Prendre le temps d'écouter son coeur
Je veux être au milieu de vous tout simplement le témoin de la foi que j'ai reçue au jour de mon baptême. Cette foi ne me met pas sur une voie d'évitement, ne fait pas de moi un citoyen à part. Loin de là ! Elle me pousse à entrer à plein dans la vie, parce que cette foi ce n'est pas un catéchisme de vérités à croire qui ne rejoignent personne et qui semblent tenir davantage de la science-fîction que de la vie. Cette foi, pour moi, c'est quelqu'un, c'est Jésus qui m'invite non tant à vivre autrement qu'à vivre plus, qu'à inventer chaque jour la vie, qu'à m'émerveiller de Dieu et de chacun d'entre vous.
Je continue à rêver et je rêve que nous nous parlions toujours plus, parce que, chaque fois que nous disons un simple bonjour à un autre, nous commençons à changer le monde, nous allumons une bougie d'espérance, nous semons de la confiance, nous brisons le mur du silence. Je rêve que nous allions le plus loin possible au bout de nous. Je rêve que nous ne supportions jamais la bêtise, l'insignifiance, la médiocrité, l'injustice et les accrocs à la liberté. Je rêve de voir l'Évangile crié et reçu comme une fête et qu'il soit pour tous une bonne nouvelle. Je rêve que notre communauté devienne une terre où chacun se sente accueilli et aimé : il n'y aura plus d'étrangers, nous serons frères et soeurs.
Notre route est pleine de personnes. L'important c'est de prendre le temps de nous rencontrer et alors la vie s'allume. Mais nous pouvons passer si facilement à côté des autres sans les apercevoir. Une inattention, la routine, l'habitude, et la vie s'arrête. Le secret pour nous rencontrer les uns les autres, c'est que nous prenions le temps d'écouter notre coeur, car on ne rencontre vraiment l'autre qu'au coin de son coeur.
========================================================== Une Église de liberté toujours à inventer
Il m'arrive d'être inquiet quand le regarde ce qui arrive dans l'Église : de moins en moins d'enfants sont baptisés et suivent les cours de l'enseignement religieux catholique ; les églises se vident, les vocations se font rares, les prêtres diminuent. Vais-je pleurer comme Isaïe à Babylone en disant : "Dieu nous a abandonnés" ? Non, je ne pleurerai pas, car je ne pense pas que ce soit un drame. Je ne suis pas inquiet parce que je crois que Dieu est toujours là avec nous. Et puis si Dieu voulait que les églises soient pleines aujourd'hui, il n'aurait besoin ni de publicité, ni de vidéo-clips.
C'est vrai, Dieu parait absent. Peut-être Dieu veut-il nous dire quelque chose ! Me fait-il signe de laisser derrière moi le vieux monde et d'entrer dans l'avenir ! Si c'était un monde neuf qui commence... Si c'était une nouvelle Église qui soit en train de se faire... Et que l'église se crée quand elle met tous ses efforts à réaliser le développement de l'homme, quand, moi, je me mets à lire la Bible au présent. J'ai appris peu à peu que ce n'est pas tant Dieu qu'il faut mettre dans les activités comme s'il fallait avoir des activités, avoir des...
La foi ne se résume pas à avoir un benedicite avant le repas, à avoir une prière à la fin de la réunion, à avoir la messe à un 25e. Ce qu'il faut, ce n'est pas tant mettre Dieu dans des activités, mais de le reconnaître, de révéler sa présence, car il est déjà là.
C'est vrai, nous vivons actuellement un passage difficile en Église. Mais le peuple de Dieu a connu bien d'autres passages difficiles à vivre. L'exil de Babylone qui fit pleurer Isaïe ; l'écroulement de l'empire romain de l'Église qui passe aux barbares. Imagine le choc d'alors. Et ce n'est pas seulement l'Église qui a apporté de nouvelles valeurs aux barbares, mais les barbares ont, eux aussi, changé l'Église, ils étaient à leur façon porteurs de l'Esprit de Dieu. Si ce que nous vivons, c'était un nouveau passage que nous sommes appelés à vivre ! Dieu est toujours surprenant, il ne suit pas toujours les méthodes habituelles. Et si c'était Dieu qui nous disait que ce n'est pas l'Église, ni la catéchèse, ni la pratique religieuse qu'il faut d'abord sauver - Ça ne veut pas dire qu'elles ne sont pas importantes, loin de là - mais l'homme et la femme d'aujourd'hui menacés à force de techniques, de robots. Si nous ne faisons pas attention, il n'y aura plus bientôt que des dominés et des dominants, quoi, une sorte d'apartheid universel.
Aux pharisiens qui gueulaient contre Jésus parce qu'il mangeait avec les pécheurs, parce qu'il allait vers les distants, Jésus leur dit cette parabole : "Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Père donne-moi la part d'héritage qui me revient. Puis il partit pour un pays lointain, gaspilla sa fortune... " Ce texte parle sans doute de réconciliation. Mais il y a plus que cela. Il y a l'aîné et le cadet, le vieux monde et le nouveau. Le plus jeune fils a tout envoyé promener ; il est parti chercher ailleurs, peut-être parce qu'il ne trouvait pas Dieu où nous l'avions mis, parce que le visage de Dieu que nous lui montrions n'était pas celui qu'il cherchait. Il avait d'autres faims, d'autres soifs, d'autres besoins. Mais quand il revient, Dieu l'attend déjà sur le chemin. Et ce ne sera plus jamais pareil : il fait l'expérience d'un Dieu qui prend l'initiative de la réconciliation, qui entre dans une relation fraternelle, dans une relation d'alliance, dans une relation de partenaire.
Si c'était ça l'Église... un espace où l'homme et la femme de demain sont en train de naître, sont toujours en train de naître... où on respecte les différences... où on laisse choisir... où on vit le partenariat... où on éduque à la responsabilité dans une société qui fabrique des assistés... où on vit le changement, non comme une mode, mais comme une conversion à la réalité dans un entourage de caméléons qui prennent la couleur de l'air du temps et des sondages.
Si c'était ça l'Église... un espace où nous apprenons que nous sommes plus grands que nos biens matériels et que notre vraie grandeur c'est quand nous savons nous mettre à genoux et prier. Rien n'est plus dangereux que la prière car elle est capable de changer l'homme et le monde.
J'ai longtemps cherché Dieu dans les livres et dans l'éternité. Je ne savais pas encore que Dieu était en liberté et qu'il prenait le temps de vivre. Depuis que j'ai écouté rire Dieu, je suis, moi aussi, heureux et je suis fou de liberté. Et je sais que la vie, même en Eglise, ne devrait pas se répéter, qu'elle est toujours à naître. Peut-être est-ce ça que Dieu veut me dire à travers les bouleversements d'aujourd'hui ! Tu es fait pour inventer une Église de liberté, une Église toujours neuve. Si c'était ça être chrétien ! ========================================================== Il s'y passe quelque chose dedans
L'Église... l'Église... L'oiseau qui était là ne chante plus, les flocons de la solitude n'en finissent plus de barbouiller le ciel. Pourquoi fait-il si froid ? ... Pourquoi fait-il si noir ? Jusqu'à quand durera-t-il le temps ?
L'Église... l'Église... Je suis telle une guitare à la corde cassée, tel un navire à la coque éventrée, un pauvre navire échoué sur le sable d'une grande plage vide.
L'Église... l'Église... Je suis là comme dans une cage, comme pris dans une mécanique sans fin où la religion n'est plus qu'un exercice de mémoire, qu'une discipline.
Je n'y retrouve trop souvent qu'une communion qui n'est plus qu'une politesse, une affaire de gens bien élevés et éduqués dans les bonnes manières... Je n'y retrouve trop souvent qu'une foi qui n'est plus qu'une formalité, qu'une garantie, qu'une sécurité... Je n'y retrouve trop souvent qu'une unité qui n'est plus un mystère, mais un compromis hypocrite de civilisés qui évite de soulever les vraies questions; être chrétien, c'est être gentil.
Tu sais, je ne veux pas réciter ma vie, je veux la vivre.
J'ai besoin d'un espace de liberté pour respirer, et alors je me mets à rêver et je rêve l'Église. Chacun de nous a bâti, un jour ou l'autre, dans sa tête, la maison de ses rêves. Moi, j'ai rêvé l'Église parce que je l'aime, même quand j'ai mal, c'est que j'ai réalisé que je n'avais mal que de la poussée de l'Église, de Jésus, de Dieu. Oui, j'ai rêvé l'Église et je l'ai rêvé en relisant Paul et tout particulièrement sa lettre aux Corinthiens. C'est une folie peut-être, mais une folie que je voudrais te raconter.
Car, depuis, l'Église, pour moi, est là où l'homme est en question, là où se joue l'avenir de l'homme. L'Église n'est pas une consolation pour quelques privilégiés, mais elle appartient aux pauvres, à tous les pauvres, c'est une claque sur la gueule, le plus grand conflit que la terre ait jamais porté.
L'Église n'est pas une confidence, c'est une bonne nouvelle. L'Église n'est pas une religion, c'est une espérance. Tu sais, la foi n'a rien d'un examen de catéchisme, elle n'est jamais abstraite, elle est toujours une vie de relation. Voilà pourquoi l'Église doit toujours avoir un visage. L'Église est située, elle est un lieu, une rencontre, un accueil. A partir du moment où naît la rencontre de l'un avec l'autre, l'Église est déjà là.
L'Église naît, elle naît non pas à partir d'un petit noyau de militants chrétiens bien formés avant d'être envoyés en mission, de commandos bien équipés en théologie et entraînés en religion, mais de la rencontre de pauvres avec l'appel des béatitudes. Il n'y a là ni tactique, ni stratégie, ni diplomatie; la foi a les mains nues et elle se bat à visage découvert. Il n'y a là ni notables, ni élites: ce sont les pauvres qui prennent la parole.
Cette Église est loin d'être une Église de parfaits ou une Église de purs, - ce n'est pas une Église de militants, ce n'est pas une Église où l'uniforme tient lieu de compétence. Les chrétiens de cette Église ne se classent pas par catégories. Ils ne font que des choix. Ils n'ont rien, mais ils croient Jésus-Christ mort et ressuscité. Ils ne savent rien, mais ils voient. Ils communient non pas parce qu'ils sont tous d'accord mais précisément parce qu'ils ne le sont pas, car communier ce n'est pas se désirer tous pareils, c'est se reconnaître tous différents. Justement la communion n'est pas une récompense accordée a ceux qui sont sages, c'est l'acte de foi de ceux qui sont assez fous pour croire que Jésus-Christ est capable de changer la relation entre nous.
Les chrétiens de cette Église vivent en plein monde d'aujourd'hui, au coeur de l'incroyance, et c'est parce qu'ils croient dans la force de Jésus-Christ qu'ils parient sur leur faiblesse. Il n'y a pas un premier temps où la foi est pour l'Église et un second où la foi est pour le monde. Les chrétiens n'ont pas une gueule à téter deux vaches en même temps. Justement parce qu'on n'a pas osé - ou si peu - laisser l'Église naître au coeur de l'incroyance de notre temps c'est l'incroyance qui, aujourd'hui, naît au coeur même de l'Église. C'est que peut-être on a oublié que l'Église c'est cette grande marche de l'Exode.
Dieu n'est jamais là: il est toujours ailleurs. Dieu n'est jamais derrière: il est toujours devant Dieu est celui qui nous précède. L'Église est toujours en devenir. Une Église établie n'est déjà plus qu'une religion où "les morts enterrent les morts". Rien n'est mieux établi que les cimetières.
L'Église n'est jamais faite, jamais fondée. L'Église est toujours en fondation, toujours à faire. Elle ne saurait être bouclée dans les troncs, les temples, les systèmes ou l'étroitesse de nos vies. L'Église n'est pas un héritage, c'est un acte de foi, donc un risque.
La force de l'Église ce n'est pas la force des chrétiens, mais la force de l'Esprit. L'Eglise que je rêve n'est pas un modèle, mais il s'y passe quelque chose dedans.
Les gens ont les mains sales, mais ils ont des mains. Leur vie n'est pas morale, mais elle n'est plus absurde. Ils ne sont pas des saints, mais ils ne sont plus des esclaves. L'Eglise n'a pas de propriétaires, elle n'a que des serviteurs.
L'Église, c'est toi aujourd'hui, car c'est aujourd'hui que l'Esprit fonde l'Église sinon, elle cesserait de vivre, La fondation est un devenir. La fondation est une lutte, ce n'est jamais l'anniversaire d'une victoire.
L'Église ne vit pas au passé, elle vit au futur. Tu n'as pas à la chercher, elle est là qui t'attend...
Mais viendras-tu ? Tout pourra alors changer puisqu'hier, tu n'étais pas là !
===========================================================
Commandements ou rêves de mon Église!
J'aime mon Église, et c'est justement parce que je l'aime que j'ai mal parfois à son institution avec son code de droit canonique, ses mises en garde, ses méfiances de tout ce qui ne vit pas dans son sérail. Les sept commandements de l'Église restent pour moi comme de vieilles peurs de mon Église. Elle craignait peut-être de perdre ses fidèles, et elle pensait les retenir par des obligations ! Mais pouvait-il encore s'agir de la foi ? La foi ne sait que la confiance et la foi enjambe toute la vie. Justement on dirait que les commandements de mon Église réduisent la vie au minimum : «Tes péchés confesseras à tout le moins une fois l'an !»...
J'ai tant rêvé que l'Église nous écrive ses rêves d'amour. J'ai toujours préféré le Cantique des Cantiques au code de droit canonique. Un jour, j'ai osé écrire les sept rêves d'amour de l'Église qui pourraient peut-être remplacer les sept commandements, d'une Église toute de tendresse qui croit en chacun de nous, qui aime le monde et qui se donne pour lui.
1. Les fêtes tu sanctifieras qui te sont de commandement. C'est moi ton Église. Je n'ai pas d'autre fête que toi, et la fête, c'est être ensemble, c'est être frères et soeurs.
2. Les dimanches messe entendras, et les fêtes pareillement. Ma table est toujours ouverte, ma joie c'est de te servir ce pain qui craque, et ce vin si doux.
3. Tous tes péchés confesseras, à tout le moins une fois l'an. Je ne t'en veux pas, je te veux.
4. Ton créateur, tu recevras, au moins à Pâques humblement. Je te dresse debout et j'ouvre chaque jour le passage qui te conduit à travers les ténèbres vers le pays de la lumière.
5. Quatre-temps, Vigiles jeûneras, et le Carême entièrement. Je souffle la vie dans ton corps brisé et je regarde avec toi ces deux bouts de bois croisés, entremêlés, la Croix-Espérance.
6. Vendredi, chair ne mangeras, ni jours défendus mêmement. Je suis toujours en déplacement. Ton peuple est toujours un peuple de partance. Ta terre n'est pas ici, elle est ailleurs, elle est en avant.
7. Droits et dîmes tu paieras, à l'Église fidèlement. Je cueille les fruits de tes rnains pour la construction d'un monde neuf.
===========================================================
Pourquoi j'aime Jésus de Nazareth
Un jour, j'ai entendu une drôle de conversation dans les armoires.
« On étouffe dans ces armoires », dit une tasse à sa voisine. « C'est vrai », soupire la soucoupe, « je ne me sens pas dans mon assiette ». « Allez donc dehors prendre un bol d'air frais! » disent les armoires.
Je venais de comprendre une autre fois que je n'aime pas être enfermé ni dans une armoire ni dans une commande pour un article de journal, ni dans un parti politique, ni dans un dogme, ni même dans l'Église. J'aime toujours sortir, respirer, prendre l'air, être libre, faire du neuf, créer, inventer. Au fond, c'est pour ça que j'aime Jésus de Nazareth. Je n'ai jamais trouvé homme et Dieu plus libre, plus fantaisiste, plus plein d'humour. Je le vois adresser à Zachée pris dans son arbre, un peu coincé entre les branches avec son ventre bedonnant, se demandant comment il descendrait (il est facile de grimper, plus difficile de descendre): «Descends vite, Zachée, je veux aller chez toi.» Vite! Vite!
Jésus, c'est mon assurance de ne jamais rester «pogné» quelque part, même en Église, c'est mon assurance que l'Église saura bien finir par me faire rire et qu'elle ajoutera à la prochaine édition de son catéchisme une dernière partie sur l'humour, une partie qui nous dirait comment vivre avec humour les quatre premières parties. J'en ai bien besoin.
=========================================================== Mon Église
La peur est au coeur même de notre monde, elle le structure en clans. Le clan a peur, il a peur des questions, il a peur de Dieu, de l'étranger, de l'autre sexe, de... Le clan s'appelle l'intégrisme, le "dévotionnisme", le racisme, le sexisme et tous les autres ismes internes.
L'église, elle, a été inventée pour dire l'espérance et pour que chacun puisse y trouver sa place et être accueilli différent.
Église, mon Église, ne succombe pas à la tentation de devenir un clan. Ne souffle pas sur le monde l'esprit de clan, mais l'Esprit de Jésus christ.
Église, mon Église, quand tu prétends tout savoir et avoir le dernier mot de la vérité, tu risques de devenir un clan.
Église, mon Église, quand tu parles du haut de ton autorité, c'est-à-dire de ton pouvoir - tu as perdu alors le sens profond du mot "autorité", il veut dire "Parler à partir de soi, de son expérience, de son coeur" - et que tu ne tolères pas d'être questionnée, tu risques de devenir un clan.
Église, mon Église, quand tu n'écoutes pas les théologiens et que tu leur enlèves leur liberté de penser - tu veux bien qu'ils parlent mais qu'ils disent ce que tu veux entendre - tu risques de devenir un clan.
Église, mon Église, quand tu exclus l'un et l'autre de tes fils pour délit de mauvaise fréquentation parce qu'ils sont supposément allés dans des lieux corrompus comme s'il y avait des lieux que Dieu ne visiterait pas, tu risques de devenir un clan.
Église, mon Église, quand tu rétrécis ton espace, que tu rapproches les piquets et que tu resserres les mailles du filet, tu risques de devenir un clan.
Église, mon Église, quand tu oublies que ce que Dieu a d'infini c'est sa fragilité, tu risques de devenir un clan.
Quand Jésus appelle ses disciples, ce n'est pas pour les parquer dans un clan, mais pour les envoyer... et les envoyer aux quatre coins du monde. Et il ne faudrait pas 1'oublier, ce n'est pas le monde qui est fait pour l'Église, mais l'Église qui est faite pour le monde.
L'Église est au-delà des clans, elle est au coeur du monde... avec sa fragilité, ses questions, ses doutes. Elle cherche, elle cherche toujours. Elle a toujours à commencer.Oui, j'aime cette Église des commencements.
J'aime regarder Pierre pleurer dans l'escalier, après son reniement.
J'aime suivre tous ces peureux en fuite à travers le jardin de l'agonie - et ils courent si fort que je perds leurs traces pour plusieurs heures.
J'aime voir ces pauvres gueux tout tremblants, tassés les uns contre les autres entre les quatre murs du Cénacle, au soir même de la Résurrection.
J'aime Thomas qui n'est pas prêt à se rendre et à baisser les bras parce que tous les autres disent avoir vu jésus. Il veut voir lui aussi, et toucher.
Église, mon Église, cesse de juger tes fils - ils sont déjà assez nombreux ceux qui les jugent, les voisins, les compagnons de travail, les membres de leur propre famille, quoi, toute la société, qui n'acceptent pas qu'ils soient différents.
Église, mon Église, aime tous tes fils, pas par pitié ni par devoir, mais par amour, par pardon, par tendresse, gratuitement.
Église mon Église, ne me juge pas, aime-moi.
Église mon Église, aurais-tu oublié que Jésus meurt pour que Dieu ne fasse plus peur. « Aujourd'hui, tu seras avec moi en paradis ».
Église, mon Église, jette bien loin et pour toujours ton manteau de peur et redeviens fragile.
===========================================================
Le choix de l'Église
Je vois encore Jonathan tout rêveur, et je l'entend dire avec tristesse aux quatre mille goélands réunis autour de lui: " Comment se fait-il que la chose la plus difficile du monde, ce soit de convaincre un oiseau de ce qu'il est libre et de ce qu'il peut s'en convaincre aisément s'il consacre une partie de son temps à s'y exercer? Pourquoi faut-il que cela soit si difficile?"
Pourquoi? Pourquoi? Oui pourquoi sommes-nous si peu libres, et le voulons-nous si peu être libres? Pourquoi avons-nous fait cet espace ouvert qui nous avait été donné au moment de la Résurrection - l'Église - une cage? Parce que nous serions trop paresseux, parce nous aurions peur du risque, parce qu'il serait plus facile de nous en remettre à des toutes faites? Je ne sais plus, je ne sais vraiment plus...
Mais, ce que je sais , c'est que ce soir, j'ai le goût de maudire la cage au feu, cette cage dans laquelle théologiens, philosophes et propriétaires de l'Église ces spécialistes de l'étouffement, de l'étranglement, ces avorteurs de toute créativité, ces " faiseux " qui aiment s'écouter et qui n'existent que pour voir leur titre accolé à leur nom les vrais théologiens, eux, c'est du monde " ben ordinaire " - nous on enferme. Tu sais de quoi sont faits les barreaux de ces cages? des fameuses distinctions entre le naturel et le surnaturel, le temporel et le spirituel, etc - tous ces faux problèmes qui viennent remplir d'un contentement béat les théologiens qui jouent avec des idées, comme un professeur de maths joue avec des problèmes de maths.
Voilà ce qu'ils ont fait de cet espace de liberté qui leur avait été confié: ils en ont fait une cage ou un zoo ( de toute manière, il s'agit encore de cages). Il n'est pas surprenant alors que le chrétien ne soit plus rien d'autre qu'un chien muet, incapable qu'il est d'accueillir une interrogation métaphysique pratique. Je ne mets nullement en doute notre bonne volonté - c'est du bon monde, l'Église - mais nos structures de pensées: nous ne savons plus réfléchir en actes.
Ce soir, j'ai le goût de maudire en l'air tout ce vocabulaire sophistiqué, sorti de la vie, mis en conserve et qu'on nous sert depuis des siècles, toujours le même, comme si ce vocabulaire était plus important que la vie. Au fond, c'est la peur qui nous taraude, toujours la peur de ne pas être orthodoxe, non avec la vie, mais avec le vocabulaire. Peu importe que nous partions de la réalité! Ce qu'il faut, c'est que les choses soient ce que nous avons voulu qu'elles soient dans notre tête. Et pourtant, la seule vraie question est de savoir si l'homme est encore est encore en mesure de nommer l'homme, de donner son nom à l'homme. C'est le message que Dieu en Jésus de Nazareth est venu nous donner - Et le Verbe s'est fait Chair, s'est fait Homme. Et c'est ça que le monde veut savoir, et il veut le savoir non imprimé sur du beau papier, mais exprimé dans la rue.
Le drame aujourd'hui, c'est que nous ignorons les vraies questions: " À quoi ça sert de naître? On veut non exister ou survivre, mais vivre! C'est quoi le bonheur? C'est quoi la mort? Aimer ça veut dire quoi?" Et ces questions, ce ne sont plus les philosophes qui les posent, mais les jeunes et ils les posent si concrètement qu'ils vont jusqu'à les signer de leur suicide. Le drame du chrétien d'aujourd'hui c'est qu'il n'est pas compromis, c'est qu'il fait semblant d'avoir la foi. Peut-il vraiment faire autrement? L'Église lui a toujours montré que la foi était un " en plus ", comme si la foi, ça venait dans un deuxième temps, c'était comme le deuxième étage de ta vie - là où tu dors - D'abord tu vis, puis ensuite tu vis en chrétien, tu naîs, puis tu naîs à la foi. Et ce quelque chose en plus, on ne sait pas où le situer - alors on l'a mis en conserve, en cage. Et je comprends alors que ceux qui n'ont pas ce " en plus " n'en souffrent pas et ne semblent pas plus malhonnêtes.
Ce soir, j'ai le goût d'avoir le goût d'être simplement un homme, mais totalement un homme, pas une grimace d'homme. Être un homme, comme Dieu l'a été. Pourquoi l'Église fait-elle tout pour nous mettre en garde contre ce goût? Et pourtant nous avons été appelés à être des témoins de l'homme de par toute notre vie. C'est ça la vocation du chrétien: retrouver l'homme, Dieu ne se révèle pas extérieur à la conscience de l'homme car le Salut n'est pas à l'extérieur. Notre grosse tentation, c'est de faire prendre nos responsabilités par un Dieu bouche-trous. Dieu est déjà engagé dans l'histoire de l'humanité. Les chrétiens seront-ils encore en retard?
L'heure de l'Église, c'est l'heure de l'homme. Elle est passée l'heure, pour l'Église, d'être amuseuse de marmots, organisatrice de syndicats, mère directrice des partis politiques, bénisseuse des réalisations techniques, faiseuse de culture classique. La vocation de l'Église, c'est pas les loisirs, le travail, la politique, l'économique, le culturel, mais l'homme en tant qu'il est homme, qu'il devient homme. La société, la technicité, la spécialisation fragmentée, sectionne l'homme, casse sa communication. Il restera toujours à refaire l'homme, à le rassembler, à le faire un. Les sciences humaines s'intéressent à des points précis de l'homme - et le malheur, c'est qu'elles nous font croire qu'elles ont une réponse globale.
Le choix de l'Église, c'est l'homme, tout l'homme, c'est d'être témoin vivant et quotidien par la vie, plus que par le langage, de la réalité de l'homme. Et être chrétien, c'est choisir d'avoir à faire chaque jour des choix dont personne ne pourra nous dispenser car être chrétien c'est être créateur.
===========================================================
Le cul sur la chaise
La base, la base, un mot passe-partout, un mot hypocrite, un mot qui t'en met plein la gueule - et le pire, c'est que ceux qui ne cessent de le crier s'imaginent être d'avant-garde, s'imaginent pouvoir régler tous les problèmes de notre monde. Mais si tu t'arrêtes et si tu y regardes de plus près tu réalises vite qu'il ne s'agit rien d'autre que d'un strip-tease intellectuel.
Justement, ceux qui se plaignent que la base ne suit pas, ceux qui reviennent à la base pour faire le plein, ceux qui veulent se sensibiliser à la base, seraient les plus malheureux des êtres, s'il fallait que la base se mette à penser et mette en mouvement les gars qui sont dans les structures, dont eux-mêmes.
Tout ce beau monde - gouvernementeux, syndicalistes, gens d'église, etc - aime bien parler de la base, mais en ont-ils parlé qu'il se dépêchent aussitôt de remettre leur cul sur leur chaise: c'est leur base à eux, c'est pas surprenant alors que ce qui remonte de la base ne sente pas toujours bon.
Jésus n'a pas dit: " Je suis la chaise, je suis le trône " mais " je suis le chemin " Il n'a pas dit: " Tu l'as l'affaire, tu peux t'asseoir tranquille sur ton beau gros derrière ", mais il a dit: " viens, suis-moi lève-toi et marche. Laisse les morts enterrer leurs morts. Pour toi, va-t-en publier le Royaume de Dieu. Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au royaume de Dieu ".
Jésus a remis le monde en mouvement et nous, nous ne cessons d'arrêter ce mouvement. Eh bien! je me refuserai toujours désormais de consulter seulement les livres ou d'interroger les scribes pour savoir concrètement comment faire, comment agir, j'en ai marre des recettes et des solutions dites pratiques venues, je ne sais, de quel sommet!
Je veux me laisser habiter par l'Évangile, et l'Évangile est un anti-dote de morale, justement parce que l'Évangile me renvoie à ma responsabilité d'Homme. Je n'attends nullement de l'Église une casiustique bâtie par des gens en mal de sécurité qui me diraient ce qui est juste et bon en matière de contraception, d'avortement, d'engagement social et politique, bref qui, par leurs réponses toutes faites, m'éviteraient de penser et me colleraient tout simplement le cul sur la chaise.
Non et non, je ne veux plus rien savoir de tout cela. Je ne veux plus être marionnette. C'est à l'homme, à chacun de prendre ses responsabilités. " Je suis venu séparer l'homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère. " Ce que j'attends de l'Église - du rassemblement Église, non de la hiérarchie seulement - c'est qu'elle m'aide à percevoir l'esprit dans lequel vivait Jésus de Nazareth et comment, à mon tour je peux vivre cet esprit concrètement dans mon quotidien. A ce que je sache, Jésus n'a pas enfermé la Samaritaine dans un labyrinthe de codes et de lois. Il s'est contenté d'interroger et d'accompagner cette femme.
Je suis fatiqué du quotidien qu'on a tracé pour moi, j'ai des plaies de lit, je veux me lever et je veux désormais prendre ma vie en charge. Je ne veux plus qu'on soit responsable à ma place, je veux, moi-même, être responsable avec mes frères. Je veux vivre, oui, vivre vivre en homme debout.
=========================================================== Des cris qui me déchirent
Je rêve du temps où l'Église retrouvera les vrais lieux de célébration qui rendent gloire au Père, où elle sortira de ses grandes et orgueilleuses bâtisses qui ne sont trop souvent que des espaces d'oubli qui masquent la réalité sociale, politique et culturelle, ces espaces qu'on continue à privilégier par sentimentalité et tradition - des sortes de tombeaux vides, alors que le tombeau de Jésus-Christ demeure un tombeau ouvert sur un autre monde.
Je ne suis pas sûr qu'on soit encore fidèle à l'Évangile. L'heure du rapiéçage est passée - à vin neuf, outres neuves. La première messe n'a-t-elle pas été célébrée dans une crèche, et la dernière sur la croix? - C'est pas théologique ce que je te dis, puis après... la théologie n'a pas le monopole de la vérité. Les vrais lieux de célébration, ça devrait être la table de cuisine du pauvre, celle de l'ouvrier, les taudis, les favelas, là où l'on est déchiré, là où l'on crie après la vie... Mais où sont-ils les vrais libérateurs, ceux qui consacrent leur vie à libérer la lumière qui est là, car la lumière n'est pas à côté de l'ombre, mais avec... elle est au coeur de la nuit.
Je rêve du jour où on mettra fin à la caste privilégiée qu'on appelle les grands prêtres officiels criblés sur le volet et enfermés au sérail pour mieux être moulés à dire le oui officiel plutôt que le oui de la vie, ces grands prêtres qui prolongent à travers l'histoire la caste pharisaïque contre laquelle Jésus s'est attaqué avec véhémence. La lutte des classes n'est pas le propre de l'idéologie de Marx. Elle est au coeur de l'église et de nos civilisations dites chrétiennes et avec combien plus d'égoïsme et d'écoeuranterie - aux plus forts la poche, telle est la loi qui prédomine. La première messe n'a -t-elle pas été célébrée par une femme, Marie, qui offrait au Père dans l'action de grâces son Jésus? C'est pas selon la pensée curiale i.e. officielle et c'est plus important que la vie ça! Mais j'ai choisi la vie
Il est temps d'arriver en ville. Et après la Pentecôte, dans les premières églises, ça ne prenait pas des années et des années pour former des responsables qui prendraient en charge les jeunes communautés chrétiennes. C'est ça être prêtre - servir la communauté - et non faire de l'entretien ménager i.e. assurer les sacrements, compter la quête, administrer les biens ecclésiastiques, puis organiser des pèlerinages... Que veux-tu, les chrétiens vivent trop souvent leur foi selon les règles du droit canon, comme on vit son veuvage, i.e. avec un goût poussé pour les reliques. Les premiers prêtres cheminaient pendant quelques mois avec les apôtres, puis ils étaient choisis pour le service de la communauté. Évidemment, la communauté ne choisissait pas des enfants, mais elle n'était pas arrêtée par un juriste dans lequel elle s'est enfargée surtout depuis le Concile de Trente: célibat à tout prix, privilège réservé aux hommes, maîtres déracinés du réel, études théologiques confinées au savoir... on apprend à savoir sans savoir la différence entre savoir ce que l'on vit et vivre. On apprend pourquoi on vit, le sens de la vie, ses différentes définitions. Mais jamais on apprend à vivre. C'est aussi bête que ça.
Je rêve d'une Église pauvre, dépouillée, et qui prend le risque d'être pauvre. Je rêve du jour où l'Église fera davantage confiance aux chrétiens engagés socialement et politiquement et qui risquent peut-être de faire faux pas, amis qui demeurent les seuls capables de transformer la société et de permettre aux hommes de se lever et d'être debout plutôt que de revenir sur les traces du passé et de remettre sur pieds des groupes de spiritualité déracinés de la vie concrète. Les dictateurs rêvent de voir l'Église organiser de pareils rassemblements: les chrétiens de ces groupes n'ont aucun mordant sur le monde d'aujourd'hui, ils vivent dans un autre monde. L'Église a toujours eu une peur noire des chrétiens engagés socialement et politiquement. Ils sont comme un dard planté dans le flanc de L'Église pour lui apprendre à se renouveler. Mais L'Église fermera-t-elle encore longtemps les yeux et finira-t-elle par les accepter seulement quand elle ne pourra plus faire autrement, parce qu'il faut bien, comme c'est toujours ( ou presque) arrivé dans son histoire - il faudrait relire l'histoire de chaque communauté religieuse, et on se rendrait compte que souvent les membres de ces communautés ont d'abord été considérés comme des marginaux - je pense à François d'Assise - avant d'être intégrés dans l'Église pour mieux être assimilé. C'est l'éternelle histoire du petit chaperon rouge.
Je rêve du jour où l'Église réapprendra la beauté du corps et des gestes qu'il peut exprimer et qu'elle cesse de le mépriser et de mettre à ses trousses sa meute de gendarmes curiaux ( j'ai bien dit curiaux et non curieux). Je rêve de lire, un jour, une lettre sur le corps qui soit une bouffée d'air frais d'air de printemps. Ce serait peut être plus naturel que la loi dite naturelle - et plus vrai aussi. Et on ne serait peut-être pas obligé de brandir sans cesse la menace de péché mortel. La peur, la peur, voilà l'arme par exellence, " le hold-up du siècle" pour mâter les consciences. Que veux-tu, pour conserver son autorité, il faut multiplier les lois même si elles ne sont pas suivies. Du fait qu'elle existent, ça donne l'impression qu'on gouverne - mais on gouverne à la manière du roi dans le Petit Prince, en monarque absolu et universel, mais sur personne. Je rêve du jour où l'Église fermera des églises et sortira le peuple chrétien de ces prisons dans lesquelles on l'a enfermé - obligation hebdomadaire de la messe, fréquentation ritualiste des sacrements, etc. - Les juifs, au début ne célébraient communautairement que quelques fois durant l'année. Puis des groupes plus petits se réunissaient, mais voilà que les grands prêtres, la caste sacerdotale s'est fourrée le nez là-dedans pour tout mettre en juridisme comme si c'était une garantie de la vie.
Je rêve du jour où on fermera des églises et où on suscitera des équipes de vie chrétienne qui retrouveront le vrai sens du service sacerdotal - le peuple chrétien n'est-il pas un peuple sacerdotal. Je rêve du jour où L'Église sortira de ses relations de permis et de défendu, de mise en garde et d'avertissement pour réapprendre à douter. Le meilleur de Pierre, de Jacques et de Jean, c'est leur doute. Oui, je rêve d'une Église qui commencera à douter - elle permettra à Jésus de ressusciter en chacun de nous car trop de certitudes ne peuvent que repousser Jésus dans son tombeau et nous ne pouvons alors que déposer par-dessus son tombeau la couronne mortuaire de nos credos.
Je ne voudrais pas que l'on voit dans ces lignes une attaque contre l'Église. Ce ne sont là que des cris qui me déchirent et que je lance parce que je l'aime l'Église. À certaines heures, je me sens comme le psalmiste, un homme brisé et tordu, et tu voudras que je fasse des prières de salon comme tu fais tes péchés en dentelle. L'homme a été humilié en moi, on m'a plié la tête au niveau du ventre et tu te scandalises parce que je parle avec mon ventre. On m'a plié la tête au niveau des pieds, et tu te scandalises parce que je parle avec mes pieds. Tu sais, les psaumes, c'est Dieu qui s'y ramasse comme les pierres que tu arraches à la montagne et que ta prière " garroche " dans les vitrines du monde. C'est un peu beaucoup ce qui me brûlait tout au-dedans de moi quand j'écrivais ces lignes.
Oui, j'aime l'Église comme j'aime Jésus-Christ, et je rêve qu'elle retrouve la simplicité de l'Évangile, qu'elle soit tout simplement l'Église de Jésus-Christ, donc de la Réconciliation.
Normand Barré |