La résurrection au quotidien

Personne ressource: Père Jean-Guy Saint-Arnaud, jésuite

Qui est-il?
Né à Montréal en 1934, Jean-Guy Saint-Arnaud, jésuite, a enseigné la philosophie et les sciences religieuses au Manitoba et au Québec avant de consacrer vingt-cinq ans de sa vie à la spiritualité (Centre de spiritualité Manrèse de Québec). Il est détenteur d'un doctorat en sciences religieuses de l'Université de Strasbourg, portant sur Newman et l'incroyance. Il a publié récemment deux livres dans la collection "Sève nouvelle" de Médiaspaul: Quitte ton pays (2001) et Où veux-tu m'emporter, Seigneur? (2002)

Thème de la retraite: La résurrection au quotidien

Au coeur de notre foi chrétienne se trouve la résurrection du Christ, l'évènement le plus important de notre histoire, "Si le Christ n'est pas ressuscité, nous dit saint Paul, nous sommes les plus malheureux des hommes, notre prédication est vide et vide aussi notre foi." (1Co 15, 14) Mais s'il est ressuscité, alors tout change dans notre vie qui se trouve envahie d'énergies plus fortes que mille soleils. Comment donc rencontrer effectivement le Christ ressuscité dans le concret de notre quotidien?
Telle est la question que nous allons explorer au cours de la retraite préparatoire à la fête de Pâques.



La résurrection au quotidien
ou
Emmaüs aller-retour



Résumé de la soirée 3, à venir

Résumé de la première soirée recueilli par S. Lefebvre

Jour 1 : En route vers la joie

Je vis dans le vieux Québec. Je suis fasciné par les activités des restaurants qui s'y trouvent. C'est plein de vie. J'aime bien présenter de beaux menus comme les garçons de table. Aujourd'hui nous allons suivre la démarche

1. Le chemin d'Emmaüs
2. De quoi discutez-vous en chemin?
3. Le jeûne, l'aumône et la prière

Une retraite, ça veut dire se retirer, prendre de la distance par rapport à la vie. Dans le récit des disciples d'Emmaüs, on voit bien Jésus qui accompagne des gens déprimés. À la fin du récit ces mêmes gens seront remplis de joie. Le récit d'Emmaüs nous guidera pendant trois jours. C'est le plus beau récit sur Pâques, le récit le plus large car il couvre plus de la moitié du chapitre 23 de Luc. C'est un récit bien ciselé. C'est un véritable traité d'accompagnement spirituel.

1. Le chemin d'Emmaüs

Quand les disciples sont sur le chemin du retour, les disciples étaient donc déprimés. Pour eux, Jésus avait manqué sa mort. Un prophète devait mourir lapidé, il ne devait pas mourir sur la croix comme un voleur.

Les exégètes disent que le disciple sur la route était Cléophas, et l'autre probablement son épouse. Pour Jean Guitton, l'autre disciple c'est celui qui est en moi et qui pose des questions sur ma foi

Le récit d'Emmaüs est un drame en trois actes. D'abord Jésus s'approche, pose des questions malicieuses dont il connaît les réponses. Amener l'autre à dire son problème, à parler,  c'est le premier acte d'accompagnement. Ensuite Jésus prend la parole et c'est le tour des disciples d'écouter. Ils sont maintenant disposés à l'écoute car ils  ont fait part de leurs problèmes. Jésus se présente à partir de la Loi et des prophètes. Enfin, la rencontre s'opère. Les disciples reconnaissent Jésus à la fraction du pain.

Commençons donc aujourd'hui par prendre conscience  de ce qui bloque la vie en nous, de ce qui empêche la résurrection. Qu'est-ce qui bloque la résurrection dans ma vie? Qu'est-ce qui empêche l'abondance d'arriver dans ma vie?

C'est important de se préparer au Carême de joie qui suivra Pâques.

On avait demandé à Jean Guitton, un ami de Paul VI, ce qu'il conserverait de la bible si elle devait disparaître à jamais. Il avait répondu qu'il ne conservait que le récit des disciples d'Emmaüs car c'est un résumé de l'Évangile et de la vie de Jésus. C'est la naissance de l'Eucharistie. Jésus s'est inculturé pendant trente ans où il a vécu une vie ordinaire. C'est là qu'il s'est préparé et qu'il a appris l'écoute. La qualité de Jésus dépend de son écoute. Le deuxième acte de la vie de Jésus s'est joué en trois ans, c'est sa vie publique. Le dernier acte s'est joué en trois jours. Jacques Grandmaison a appliqué cette formule au Québec moderne : 3 jours de prédication, 3 ans de liturgie et 30 ans de vie ordinaire. On devrait évangéliser notre monde dans sa vie ordinaire.

La messe aussi est structurée en trois actes comme le récit d'Emmaüs. Dans la célébration pénitentielle, c'est dites-moi ce qui s'est passé. Le deuxième acte, c'est la célébration de la parole. Le dernier acte, c'est la rencontre eucharistique.

2. De quoi discutez-vous en chemin?

Quels sont nos problèmes? Nous avons à revivre le récit des disciples pour nous-mêmes. À la fin du premier acte les disciples avaient peur:  Reste avec nous car il fait noir. Après leur rencontre avec Jésus ils sont transformés, ils n'ont plus cette peur, ils retournent le soir même à Jérusalem. Ils ont rencontré Jésus car Jésus est allé à leur rencontre. Il nous faut agir de la même façon avec les distants.

Plusieurs personnes se sont converties pendant leur convalescence, dont St-Ignace de Loyala le fondateur des Jésuites. Il avait vécu une folle jeunesse. Une blessure a la jambe l'a forcé à réfléchir. Il a lu des vies de saints et de Jésus. En lisant celles de St-Domique et de St-François d'Assise, il s'est comme ainsi dire converti par jalousie chrétienne. Il s'est embarqué dans des « olympiques spirituelles » qui l'ont mené au seuil du suicide. Il a fait plusieurs folies religieuses. Le Seigneur devait être là, les bras croisés, à attendre qu'il se calme et qu'il finisse par dire « Seigneur, que veux-tu que je fasse? ».  À partir de ce moment il a été comblé. C'est la retraite fermée obligatoire d'Ignace à Manrèse, près de Barcelone, qui a transformé Ignace. Sa maladie l'avait obligé à réfléchir. Il s'est refait un bilan de santé spirituel. Il a trouvé son projet de vie, celui de vivre davantage et plus intensément.

En 1951, c'était le début de la télévision. Nous allions voir la télé dans les vitrines des magasins. La publicité était simple. Il y avait cette bande dessinée de la compagnie Shell. Une voiture Beetle  - coccinelle- mal en point, qui faisait beaucoup de bruit, se présente au garage. Les diagnostics sont nombreux :  il s'agit peut-être du carburateur, de l'alternateur de ...
La voiture entre au garage et la porte se referme derrière elle. Quand elle sort, elle va bien. Elle prend la route dans le silence. Le garagiste dit, c'était son « zypatographe ». ( Ne cherchez pas le mot dans le dictionnaire, ça n'existe pas!) Le zypatographe était la solution à tous ses problèmes.

Pourquoi chercher là où la vie nous manque? C'est parce  que c'est là où Jésus va nous rejoindre. Comme dit une autre publicité, là où ça fait mal. C'est important de saisir et d'accueillir nos blessures. Pierre était blessé par sa trahison, Jésus l'a rejoint. Jésus a rejoint Thomas dans son incrédulité, Marie-Madeleine dans sa vie de débauche. On peut dire nos problèmes à un psychologue, mais disons-les aussi au Seigneur. Écrivez une lettre au Seigneur pour dire vos incompréhensions, vos révoltes. Écrivez là où ça fait mal pour se retrouver ensuite au-delà de ce qui fait mal.

Prendre connaissance de son problème, c'est déjà 50% de la solution. Les affectueux cherchent le bonheur. Les intellectuels cherchent un sens à leur vie. En réalité c'est la même quête. Charles Péguy a écrit un livre sur La mouillature de la grâce, où il compare la grâce de Dieu à l'eau. Elle doit pénétrer partout et ne rien laisser sec. Comme Séraphin de Charles-Henri Grignon, nous avons tous un « haut côté » que personne ne peut atteindre. Il faut se faire un âme pieuse pour créer des interstices, pour éviter que la grâce nous coule dessus comme l'eau sur le dos d'un canard. Rien ne pénètre une roche. C'est souvent par nos blessures et nos omissions que Jésus nous rencontre. Cette histoire fait partie de bien des livres de spiritualité. Imaginons que nous sommes reliés à Dieu par une corde. À chaque péché, la corde se coupe. Mais, le Seigneur fait un noeud dans la corde. Ainsi il nous rapproche de lui, de Dieu.

Ce qui empêche d'aller à Dieu, c'est le dos de canard. Il faut se poser des questions. Elles sont nos pores, nos ouvertures de l'esprit.

3. Le jeûne, l'aumône et la prière

Le jeûne, l'aumône et la prière sont les trois pratiques traditionnelles du carême de pénitence qui précède Pâques. Ce sont des grilles qui permettent de vérifier nos connexions, notre enracinement, notre liberté par rapport aux choses, aux personnes et à Dieu. Xavier Thévenot dans son livre récent Avance en eau profonde discute de ce que nous avons besoin pour mieux vivre nos vies ( carnet spirituel, Desclee De Brouwer ; 1997) . Le zypatographe s'y trouve.

Le jeûne, c'est différer le besoin de manger, c'est distancier la satisfaction de nos besoins, c'est travailler sur notre rapport aux choses. Affirmer sa liberté face aux besoins physiques, montrer qui mène.  Rééquilibrer les rapports face au monde physique et matériel : l'excès de travail, l'abus de médicaments, le manque d'hygiène, le gaspillage, la pollution,  C'est se dégager de tout empoisonnement qui bloque la vie, c'est laisser la place à des faims et des soifs plus profondes.
L'aumône nous renvoie à nos origines sociales, aux petits et aux pauvres. Quand tout est centré sur soi, c'est notre vie qui bloque. Je suis fait pour rencontrer les autres dans l'amour. Si il y a quelque chose que je suis incapable de donner, c'est que je ne possède pas cette chose  je sui possédé par elle. Tout ce qui n'est pas donné est perdu. On apporte au ciel que ce qu'on a donné.

La prière devient possible lorsque nous ne sommes plus englué dans le monde ou en nous. Si je suis englué, je ne peux pas prier. Je dois laisser Dieu être Dieu dans ma vie. Est-ce que je prie en disant « Écoute Seigneur, ton serviteur parle » ou « Parle Seigneur, ton serviteur écoute » ? Il faut cesser d'essayer d'aimer les autres et Dieu. La prière ne doit pas être une illusion. La grâce que je peux demander, c'est simplement de se laisser aimer du Seigneur. C'est bien mieux qu'une résolution du Carême. Toutes les autres relations en seront transformées. Je pourrai bien vivre ma relation aux autres et aux choses.

Pour Platon, le mode externe est une prison et le corps est un tombeau. Son dieu est dans le monde des idées. La prière me dit plutôt que je suis un enfant de Dieu, que le monde n'est pas une prison.
======================
Jean Guitton 1901-1999. Philosophe français, représentant de la pensée catholique contemporaine.  Né à Saint-Étienne, Jean Guitton obtint son agrégation de philosophie en 1923 et soutint en 1933 sa thèse, marquée par la pensée de Maurice Blondel, sur le Temps et l'éternité chez Plotin et saint Augustin. Condamné à la Libération pour son Journal de captivité (1943), il dut attendre 1955 pour devenir professeur à la Sorbonne. En 1961, il fut élu à l'Académie française.
Jean Guitton développa sa pensée à partir d'une double certitude. L'une concerne les bouleversements et les crimes de l'histoire récente, qui doivent être intégrés dans les réflexions contemporaines (la Pensée et la Guerre, 1969), car l'humanité ne peut plus entretenir l'espoir d'un progrès généralisé s'étendant au développement des techniques et des valeurs. L'explosion de la bombe atomique à Hiroshima, en 1945, fit basculer l'humanité dans une nouvelle phase, et il faut développer un Nouvel Art de penser (1946), capable de répondre aux angoisses suscitées par ces forces de destruction.
L'autre conviction de Jean Guitton, exprimée dans le Temps et l'éternité chez Plotin et saint Augustin (1955), consiste à admettre que le Tout existe avant les parties de ce Tout. Il applique cet axiome à la vie humaine, dont il estime, dans son autobiographie (Un siècle, une vie, 1988), que le sens préexiste, en quelque sorte, aux événements qui le forment. Jean Guitton aborde le Siècle qui s'annonce (1997) avec la certitude que «nous sommes déjà ce que nous serons».
Dans le Nouvel Éloge de la philosophie (1977), Jean Guitton plaide en faveur de la reconnaissance des différences humaines et des valeurs. Ennemi de toute uniformisation, il estime que «le contraste est la condition d'une expérience originale». Si la connaissance abstraite est, à ses yeux, le plus souvent nuisible, le Travail intellectuel (1951) a une valeur parce qu'il permet de relier les connaissances les unes aux autres et de faire de l'ensemble des expériences vécues une expérience acquise, sur laquelle se forme la personnalité.
Penseur chrétien, animé par le désir de vivre une Philosophie de la Résurrection (1978), Jean Guitton inscrit sa pensée entre l'Amour humain (1948) et l'Amour divin (1971).
«Ami personnel du Pape Paul VI, Jean Guitton fut le premier laïc à participer au Concile Vatican II. Il était par ailleurs l'un des plus grands représentants de la pensée catholique moderne.

Charles Péguy
On peut faire beaucoup de choses. On ne peut pas mouiller un tissu qui
est fait pour n'être pas mouillé. On peut y mettre beaucoup d?eau, autant d'eau que l'on voudra, car il ne s'agit point ici de quantité, il s'agit de contact. Il ne s'agit pas d'en mettre. Il s'agit que ça prenne ou que ça ne prenne pas. Il s'agit que ça entre ou que ça n'entre pas en un certain contact. C 'est ce phénomène si mystérieux le que l'on nomme mouiller. Peu importe ici la quantité. On est sorti de la physique de l'hydrostatique. On est entré dans la physique de la mouillature, dans une physique moléculaire, globulaire, dans celle que régit le ménisque et la formation du globule, de la goutte. Quand une surface est grasse, l'eau n'y prend pas. Elle ne prend pas plus si on y en met beaucoup que si on n'y en met pas beaucoup. Elle ne prend pas, absolument (. . .)

De là viennent tant de manques (car les manques eux-mêmes sont causés et viennent), de là viennent tant de manques que nous constatons dans l'efficacité de la grâce, et que remportant des victoires inespérées dans l?âme des plus grands pêcheurs, elle reste souvent inopérante auprès des plus honnêtes gens. C 'est que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux qu'on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n'ont point de défauts eux-mêmes dans l'armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude une invisible arrière anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent point cette entrée à la grâce qu?est essentiellement le péché. Parce qu'ils ne sont pas blessés, ils ne sont plus vulnérables. Parce qu'ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu'ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n'a pas de plaies. C'est parce qu'un homme était par terre que le Samaritain le ramassa. C'est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l'essuya d'un mouchoir. Or, celui qui n'est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n'est pas sale ne sera pas essuyé.

Xavier Thévenot, salésien de Don Bosco et prêtre, est professeur honoraire de l'Institut catholique de Paris où il a enseigné la théologie morale.
«Avance en eaux profondes» nous dit l'Évangile. Ceux et celles qui ont fait l'expérience d'aller à la mer savent qu'on y entre lentement, que l'avance est progressive, que la mer elle-même avance vers nous pour reculer ensuite. Nous pouvons y avancer en prenant bien le temps de poser nos pas. Cependant, l'appel qui nous rejoint sans cesse, c'est celui d'avancer dans une eau profonde qui recèle des ressources insoupçonnées pour l'avenir de l'Évangile.


Retraite
La résurrection au quotidien

Personne ressource: Père Jean-Guy Saint-Arnaud, jésuite

Qui est-il?
Né à Montréal en 1934, Jean-Guy Saint-Arnaud, jésuite, a enseigné la philosophie et les sciences religieuses au Manitoba et au Québec avant de consacrer vingt-cinq ans de sa vie à la spiritualité (Centre de spiritualité Manrèse de Québec). Il est détenteur d'un doctorat en sciences religieuses de l'Université de Strasbourg, portant sur Newman et l'incroyance. Il a publié récemment deux livres dans la collection "Sève nouvelle" de Médiaspaul: Quitte ton pays (2001) et Où veux-tu m'emporter, Seigneur? (2002)

Thème de la retraite: La résurrection au quotidien

Au coeur de notre foi chrétienne se trouve la résurrection du Christ, l'évènement le plus important de notre histoire, "Si le Christ n'est pas ressuscité, nous dit saint Paul, nous sommes les plus malheureux des hommes, notre prédication est vide et vide aussi notre foi." (1Co 15, 14) Mais s'il est ressuscité, alors tout change dans notre vie qui se trouve envahie d'énergies plus fortes que mille soleils. Comment donc rencontrer effectivement le Christ ressuscité dans le concret de notre quotidien?
Telle est la question que nous allons explorer au cours de la retraite préparatoire à la fête de Pâques.



La résurrection au quotidien
ou
Emmaüs aller-retour



Résumé de la soirée 3, à venir

Résumé de la première soirée recueilli par S. Lefebvre

Jour 1 : En route vers la joie

Je vis dans le vieux Québec. Je suis fasciné par les activités des restaurants qui s'y trouvent. C'est plein de vie. J'aime bien présenter de beaux menus comme les garçons de table. Aujourd'hui nous allons suivre la démarche

1. Le chemin d'Emmaüs
2. De quoi discutez-vous en chemin?
3. Le jeûne, l'aumône et la prière

Une retraite, ça veut dire se retirer, prendre de la distance par rapport à la vie. Dans le récit des disciples d'Emmaüs, on voit bien Jésus qui accompagne des gens déprimés. À la fin du récit ces mêmes gens seront remplis de joie. Le récit d'Emmaüs nous guidera pendant trois jours. C'est le plus beau récit sur Pâques, le récit le plus large car il couvre plus de la moitié du chapitre 23 de Luc. C'est un récit bien ciselé. C'est un véritable traité d'accompagnement spirituel.

1. Le chemin d'Emmaüs

Quand les disciples sont sur le chemin du retour, les disciples étaient donc déprimés. Pour eux, Jésus avait manqué sa mort. Un prophète devait mourir lapidé, il ne devait pas mourir sur la croix comme un voleur.

Les exégètes disent que le disciple sur la route était Cléophas, et l'autre probablement son épouse. Pour Jean Guitton, l'autre disciple c'est celui qui est en moi et qui pose des questions sur ma foi

Le récit d'Emmaüs est un drame en trois actes. D'abord Jésus s'approche, pose des questions malicieuses dont il connaît les réponses. Amener l'autre à dire son problème, à parler,  c'est le premier acte d'accompagnement. Ensuite Jésus prend la parole et c'est le tour des disciples d'écouter. Ils sont maintenant disposés à l'écoute car ils  ont fait part de leurs problèmes. Jésus se présente à partir de la Loi et des prophètes. Enfin, la rencontre s'opère. Les disciples reconnaissent Jésus à la fraction du pain.

Commençons donc aujourd'hui par prendre conscience  de ce qui bloque la vie en nous, de ce qui empêche la résurrection. Qu'est-ce qui bloque la résurrection dans ma vie? Qu'est-ce qui empêche l'abondance d'arriver dans ma vie?

C'est important de se préparer au Carême de joie qui suivra Pâques.

On avait demandé à Jean Guitton, un ami de Paul VI, ce qu'il conserverait de la bible si elle devait disparaître à jamais. Il avait répondu qu'il ne conservait que le récit des disciples d'Emmaüs car c'est un résumé de l'Évangile et de la vie de Jésus. C'est la naissance de l'Eucharistie. Jésus s'est inculturé pendant trente ans où il a vécu une vie ordinaire. C'est là qu'il s'est préparé et qu'il a appris l'écoute. La qualité de Jésus dépend de son écoute. Le deuxième acte de la vie de Jésus s'est joué en trois ans, c'est sa vie publique. Le dernier acte s'est joué en trois jours. Jacques Grandmaison a appliqué cette formule au Québec moderne : 3 jours de prédication, 3 ans de liturgie et 30 ans de vie ordinaire. On devrait évangéliser notre monde dans sa vie ordinaire.

La messe aussi est structurée en trois actes comme le récit d'Emmaüs. Dans la célébration pénitentielle, c'est dites-moi ce qui s'est passé. Le deuxième acte, c'est la célébration de la parole. Le dernier acte, c'est la rencontre eucharistique.

2. De quoi discutez-vous en chemin?

Quels sont nos problèmes? Nous avons à revivre le récit des disciples pour nous-mêmes. À la fin du premier acte les disciples avaient peur:  Reste avec nous car il fait noir. Après leur rencontre avec Jésus ils sont transformés, ils n'ont plus cette peur, ils retournent le soir même à Jérusalem. Ils ont rencontré Jésus car Jésus est allé à leur rencontre. Il nous faut agir de la même façon avec les distants.

Plusieurs personnes se sont converties pendant leur convalescence, dont St-Ignace de Loyala le fondateur des Jésuites. Il avait vécu une folle jeunesse. Une blessure a la jambe l'a forcé à réfléchir. Il a lu des vies de saints et de Jésus. En lisant celles de St-Domique et de St-François d'Assise, il s'est comme ainsi dire converti par jalousie chrétienne. Il s'est embarqué dans des « olympiques spirituelles » qui l'ont mené au seuil du suicide. Il a fait plusieurs folies religieuses. Le Seigneur devait être là, les bras croisés, à attendre qu'il se calme et qu'il finisse par dire « Seigneur, que veux-tu que je fasse? ».  À partir de ce moment il a été comblé. C'est la retraite fermée obligatoire d'Ignace à Manrèse, près de Barcelone, qui a transformé Ignace. Sa maladie l'avait obligé à réfléchir. Il s'est refait un bilan de santé spirituel. Il a trouvé son projet de vie, celui de vivre davantage et plus intensément.

En 1951, c'était le début de la télévision. Nous allions voir la télé dans les vitrines des magasins. La publicité était simple. Il y avait cette bande dessinée de la compagnie Shell. Une voiture Beetle  - coccinelle- mal en point, qui faisait beaucoup de bruit, se présente au garage. Les diagnostics sont nombreux :  il s'agit peut-être du carburateur, de l'alternateur de ...
La voiture entre au garage et la porte se referme derrière elle. Quand elle sort, elle va bien. Elle prend la route dans le silence. Le garagiste dit, c'était son « zypatographe ». ( Ne cherchez pas le mot dans le dictionnaire, ça n'existe pas!) Le zypatographe était la solution à tous ses problèmes.

Pourquoi chercher là où la vie nous manque? C'est parce  que c'est là où Jésus va nous rejoindre. Comme dit une autre publicité, là où ça fait mal. C'est important de saisir et d'accueillir nos blessures. Pierre était blessé par sa trahison, Jésus l'a rejoint. Jésus a rejoint Thomas dans son incrédulité, Marie-Madeleine dans sa vie de débauche. On peut dire nos problèmes à un psychologue, mais disons-les aussi au Seigneur. Écrivez une lettre au Seigneur pour dire vos incompréhensions, vos révoltes. Écrivez là où ça fait mal pour se retrouver ensuite au-delà de ce qui fait mal.

Prendre connaissance de son problème, c'est déjà 50% de la solution. Les affectueux cherchent le bonheur. Les intellectuels cherchent un sens à leur vie. En réalité c'est la même quête. Charles Péguy a écrit un livre sur La mouillature de la grâce, où il compare la grâce de Dieu à l'eau. Elle doit pénétrer partout et ne rien laisser sec. Comme Séraphin de Charles-Henri Grignon, nous avons tous un « haut côté » que personne ne peut atteindre. Il faut se faire un âme pieuse pour créer des interstices, pour éviter que la grâce nous coule dessus comme l'eau sur le dos d'un canard. Rien ne pénètre une roche. C'est souvent par nos blessures et nos omissions que Jésus nous rencontre. Cette histoire fait partie de bien des livres de spiritualité. Imaginons que nous sommes reliés à Dieu par une corde. À chaque péché, la corde se coupe. Mais, le Seigneur fait un noeud dans la corde. Ainsi il nous rapproche de lui, de Dieu.

Ce qui empêche d'aller à Dieu, c'est le dos de canard. Il faut se poser des questions. Elles sont nos pores, nos ouvertures de l'esprit.

3. Le jeûne, l'aumône et la prière

Le jeûne, l'aumône et la prière sont les trois pratiques traditionnelles du carême de pénitence qui précède Pâques. Ce sont des grilles qui permettent de vérifier nos connexions, notre enracinement, notre liberté par rapport aux choses, aux personnes et à Dieu. Xavier Thévenot dans son livre récent Avance en eau profonde discute de ce que nous avons besoin pour mieux vivre nos vies ( carnet spirituel, Desclee De Brouwer ; 1997) . Le zypatographe s'y trouve.

Le jeûne, c'est différer le besoin de manger, c'est distancier la satisfaction de nos besoins, c'est travailler sur notre rapport aux choses. Affirmer sa liberté face aux besoins physiques, montrer qui mène.  Rééquilibrer les rapports face au monde physique et matériel : l'excès de travail, l'abus de médicaments, le manque d'hygiène, le gaspillage, la pollution,  C'est se dégager de tout empoisonnement qui bloque la vie, c'est laisser la place à des faims et des soifs plus profondes.
L'aumône nous renvoie à nos origines sociales, aux petits et aux pauvres. Quand tout est centré sur soi, c'est notre vie qui bloque. Je suis fait pour rencontrer les autres dans l'amour. Si il y a quelque chose que je suis incapable de donner, c'est que je ne possède pas cette chose  je sui possédé par elle. Tout ce qui n'est pas donné est perdu. On apporte au ciel que ce qu'on a donné.

La prière devient possible lorsque nous ne sommes plus englué dans le monde ou en nous. Si je suis englué, je ne peux pas prier. Je dois laisser Dieu être Dieu dans ma vie. Est-ce que je prie en disant « Écoute Seigneur, ton serviteur parle » ou « Parle Seigneur, ton serviteur écoute » ? Il faut cesser d'essayer d'aimer les autres et Dieu. La prière ne doit pas être une illusion. La grâce que je peux demander, c'est simplement de se laisser aimer du Seigneur. C'est bien mieux qu'une résolution du Carême. Toutes les autres relations en seront transformées. Je pourrai bien vivre ma relation aux autres et aux choses.

Pour Platon, le mode externe est une prison et le corps est un tombeau. Son dieu est dans le monde des idées. La prière me dit plutôt que je suis un enfant de Dieu, que le monde n'est pas une prison.
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Jean Guitton 1901-1999. Philosophe français, représentant de la pensée catholique contemporaine.  Né à Saint-Étienne, Jean Guitton obtint son agrégation de philosophie en 1923 et soutint en 1933 sa thèse, marquée par la pensée de Maurice Blondel, sur le Temps et l'éternité chez Plotin et saint Augustin. Condamné à la Libération pour son Journal de captivité (1943), il dut attendre 1955 pour devenir professeur à la Sorbonne. En 1961, il fut élu à l'Académie française.
Jean Guitton développa sa pensée à partir d'une double certitude. L'une concerne les bouleversements et les crimes de l'histoire récente, qui doivent être intégrés dans les réflexions contemporaines (la Pensée et la Guerre, 1969), car l'humanité ne peut plus entretenir l'espoir d'un progrès généralisé s'étendant au développement des techniques et des valeurs. L'explosion de la bombe atomique à Hiroshima, en 1945, fit basculer l'humanité dans une nouvelle phase, et il faut développer un Nouvel Art de penser (1946), capable de répondre aux angoisses suscitées par ces forces de destruction.
L'autre conviction de Jean Guitton, exprimée dans le Temps et l'éternité chez Plotin et saint Augustin (1955), consiste à admettre que le Tout existe avant les parties de ce Tout. Il applique cet axiome à la vie humaine, dont il estime, dans son autobiographie (Un siècle, une vie, 1988), que le sens préexiste, en quelque sorte, aux événements qui le forment. Jean Guitton aborde le Siècle qui s'annonce (1997) avec la certitude que «nous sommes déjà ce que nous serons».
Dans le Nouvel Éloge de la philosophie (1977), Jean Guitton plaide en faveur de la reconnaissance des différences humaines et des valeurs. Ennemi de toute uniformisation, il estime que «le contraste est la condition d'une expérience originale». Si la connaissance abstraite est, à ses yeux, le plus souvent nuisible, le Travail intellectuel (1951) a une valeur parce qu'il permet de relier les connaissances les unes aux autres et de faire de l'ensemble des expériences vécues une expérience acquise, sur laquelle se forme la personnalité.
Penseur chrétien, animé par le désir de vivre une Philosophie de la Résurrection (1978), Jean Guitton inscrit sa pensée entre l'Amour humain (1948) et l'Amour divin (1971).
«Ami personnel du Pape Paul VI, Jean Guitton fut le premier laïc à participer au Concile Vatican II. Il était par ailleurs l'un des plus grands représentants de la pensée catholique moderne.

Charles Péguy
On peut faire beaucoup de choses. On ne peut pas mouiller un tissu qui
est fait pour n'être pas mouillé. On peut y mettre beaucoup d?eau, autant d'eau que l'on voudra, car il ne s'agit point ici de quantité, il s'agit de contact. Il ne s'agit pas d'en mettre. Il s'agit que ça prenne ou que ça ne prenne pas. Il s'agit que ça entre ou que ça n'entre pas en un certain contact. C 'est ce phénomène si mystérieux le que l'on nomme mouiller. Peu importe ici la quantité. On est sorti de la physique de l'hydrostatique. On est entré dans la physique de la mouillature, dans une physique moléculaire, globulaire, dans celle que régit le ménisque et la formation du globule, de la goutte. Quand une surface est grasse, l'eau n'y prend pas. Elle ne prend pas plus si on y en met beaucoup que si on n'y en met pas beaucoup. Elle ne prend pas, absolument (. . .)

De là viennent tant de manques (car les manques eux-mêmes sont causés et viennent), de là viennent tant de manques que nous constatons dans l'efficacité de la grâce, et que remportant des victoires inespérées dans l?âme des plus grands pêcheurs, elle reste souvent inopérante auprès des plus honnêtes gens. C 'est que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, ou enfin ceux qu'on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n'ont point de défauts eux-mêmes dans l'armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude une invisible arrière anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent point cette entrée à la grâce qu?est essentiellement le péché. Parce qu'ils ne sont pas blessés, ils ne sont plus vulnérables. Parce qu'ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien. Parce qu'ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n'a pas de plaies. C'est parce qu'un homme était par terre que le Samaritain le ramassa. C'est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l'essuya d'un mouchoir. Or, celui qui n'est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n'est pas sale ne sera pas essuyé.

Xavier Thévenot, salésien de Don Bosco et prêtre, est professeur honoraire de l'Institut catholique de Paris où il a enseigné la théologie morale.
«Avance en eaux profondes» nous dit l'Évangile. Ceux et celles qui ont fait l'expérience d'aller à la mer savent qu'on y entre lentement, que l'avance est progressive, que la mer elle-même avance vers nous pour reculer ensuite. Nous pouvons y avancer en prenant bien le temps de poser nos pas. Cependant, l'appel qui nous rejoint sans cesse, c'est celui d'avancer dans une eau profonde qui recèle des ressources insoupçonnées pour l'avenir de l'Évangile.