Des textes proposés par le C.P.P.
Un Père Noël d'Avent

Gilles Guérard
Conférence au Centre St-Pierre-Apôtre, le 8 décembre 1993



Jouer le rôle du père Noël, dans le contexte d'un centre commercial ne prédispose aucunement à méditer selon les thèmes liturgiques de l'Avent. La consigne de mon employeur est formelle: je ne dois pas mêler le père Noël et le petit Jésus (comme l'a fait un prédécesseur qui a été congédié en peu de temps). Mais je sais que dans certaines écoles primaires, il y a une réflexion qui est faite et qui concilie peut-être le gros rouge de la publicité et l'Enfant-Dieu de la crèche. Depuis cinq ans que je vis cette expérience pendant les six semaines avant Noël, j'ai acquis un point de vue que j'ai maintenant le goût de partager.

UNE VISION RENOUVELÉE

Lors d'une interview pour la télévision, après ma journée de travail, une journaliste m'a surpris avec une question directe: pour un homme qui a fait des études en théologie et qui a des valeurs bien articulées, est-ce bien sérieux le père Noël? Est-ce que vous avez fait un cheminement pour en arriver à accepter de jouer ce rôle? J'ai répondu spontanément: à l'origine de ce que je réalise, je vois le modèle que l'on trouve dans l'Évangile, Jésus bénissant les enfants. J'ai affirmé aussi que saint Nicolas, comme Jésus, avait eu un charisme, le don d'attirer les coeurs et de charmer par grâce naturelle.

Après avoir fait ces affirmations, j'ai beaucoup réfléchi pour en justifier l'intuition, comme si le père Noël était simplement l'application d'un principe découvert par Jésus. Utilisant le concept d'analogie, je me représentais le lien d'inspiration entre les deux personnages comme deux façons d'assumer la cause des enfants. Ce raisonnement s'est peu à peu transformé en témoignage personnel lorsque j'ai eu l'occasion d'exposer, comment j'en étais arrivé à m'inspirer du modèle évangélique dans l'exercice d'un rôle devenu profane, folklorique et fortement commercialisé. Cette expérience, où j'ai parlé avec mon coeur et reçu des encouragements enthousiastes, m'incite à prendre ici la voie des confidences pour raconter quelle est ma vision renouvelée du personnage.


DE TROP LE PÈRE NOËL ?

Plusieurs fidèles, et des pasteurs avec eux, voient ce personnage omniprésent comme un concurrent embarrassant. Selon eux, il envahit et vient troubler cette période où c'est tout autre que lui qui est attendu! Une critique sévère vient corroborer cette réaction; je l'ai déjà portée en moi au temps où j'étais exclusivement centré sur la préparation à la naissance de Jésus. Et ce rejet violent, un prédicateur évangéliste me l'a servi, alors que j'étais en fonction; ses invectives me transformaient en imposteur qui ridiculise saint Nicolas, et même en suppôt de Satan introduisant le mensonge dans l'oeuvre de Dieu. Je reconnais, bien sûr, la déformation des valeurs évangéliques dans l'exploitation commerciale du mythe, mais je n'accepte plus l'intransigeance du jugement.

Du fait que je suis employé par une institution commerciale et, plus particulièrement, par le service du marketing (destiné à promouvoir les ventes), je me sens évidemment piégé. Les opinions que je peux avoir sur l'interprétation de mon personnage, et qui relèvent de mes croyances personnelles, ne sont pas bien vues de mon employeur. Il n'est aucunement intéressant pour lui que je me risque à parler de saint Nicolas. Étant lié au pouvoir financier, et à la concurrence admise dans notre libre marché, le silence m'est recommandé implicitement. Ainsi récupéré, je suis en position suspecte aussi bien du dedans que du dehors; le père Noël est coincé en moi par des jugements sans nuance, car je ne peux servir à la fois Dieu et Mammon...


VALEUR DU TRAVAIL

Le texte Desiderata suggère cette sage pensée : « aime ton travail, aussi humble soit-il, car c'est un bien réel dans un monde incertain » . Pendant les six semaines qui précèdent Noël, environ 20000 enfants et adultes défilent et me rendent une courte visite. Cette tâche énorme s'exerce en milieu cosmopolite, multiculturel, dans un esprit neutre à l'égard des résonances religieuses que le populaire bonhomme pourrait susciter. Ce sont encore là les conditionnements qui m'incitent à être plutôt réservé, discret en ce qui concerne le témoignage personnel. Je cherche donc à bien faire mon travail, à accueillir chaque personne le plus naturellement possible, à garder mon attention malgré la fatigue inévitable.

La qualité de ce travail se remarque encore plus à l'égard des personnes qu'à l'égard des choses. Les parents et les enfants ont besoin de sentir la chaleur humaine, autant dans les rites profanes que dans les rites sacrés. Le rythme effréné des visites, au royaume du père Noël, rend le travail ardu et l'équipe ne produit plus, à certains moments, que des gestes routiniers, des rengaines sans ferveur. Les exigences de la photographie semblent alors une corvée qui empêche de vivre des relations humaines satisfaisantes. C'est le moment de vérité qui se joue. Il y a des badauds qui observent ce qui se passe et qui peuvent épier l'essoufflement moral et le style expéditif du travail. Ce serait une honte que la "magie de Noël" soit réduite à des comportements nonchalants. Ces gens nous stimulent...

OÙ TROUVER LA MOTIVATION?

J'ai beau chasser l'intellectuel qui est en moi, il revient au galop. Une ruse me vient alors: recourir aux impressions de mon enfance pour examiner les significations dites spirituelles qui viennent rehausser mes faits et gestes de père Noël. Quand j'allais à l'église, au temps de l'école primaire, j'étais attiré par un vitrail illustrant le "laissez venir à moi les petits enfants". Cette scène touchante évoquait un état d'être idyllique, comme celle du Bon Pasteur dévoué et attentionné pour ses brebis. Maintenant que j'exerce une fonction sociale, en tant qu'adulte disponible aux enfants, dois-je honnêtement m'en référer à des symboles chers à mon enfance? Oui et non, je balance encore intérieurement pour que cet idéal rejoigne la réalité.

Selon la pensée religieuse, ce modèle (Jésus bénissant les enfants) appartient à l'univers du sacré. Ce prophète juif, étant reconnu comme Dieu lui-même, offre une signification mystique à son geste, et son agir atteint l'être, d'où sa valeur de "grâce". Le père Noël, par contre, appartient au domaine profane, et ses gestes sont circonscrits dans l'ordre public, en retrait des croyances privées. Par ailleurs, ce serait pour moi assez délicat de prétendre posséder le charisme de Jésus et offrir sa "grâce" dans l'exercice d'une fonction récréative, ludique, fantaisiste, peu crédible en somme. Toutes ces antinomies provenant de ma culture religieuse ont un effet dévastateur sur les sentiments installés au fond de mon coeur. Je m'en rends bien compte: ma foi d'adulte se cherche à partir de ma foi d'enfant, mais ma formation rationnelle ne m'aide pas.

Ce qui m'aide à intégrer les valeurs de mon travail, je le trouve dans certains cas sérieux qui se présentent: des handicapés, des enfants souffrant de carences affectives, des échecs de communication entre parents et enfants, des demandes qui me font me sentir totalement impuissant. À chaque fois que je reçois de telles visites, je suis sérieusement relié à mon centre affectif: ces besoins sont si criants et mes limites si ressenties que je ne peux que... prier émotivement. Je deviens virtuellement prière, consciemment ou inconsciemment. La compassion et la foi s'intègrent et donnent ensemble du sens à mon travail. Je n'ai pas besoin d'identifier ces valeurs pour les vivre. Mais il est clair que ces moments privilégiés m'influencent dans mon attitude générale.

Autre facteur de motivation, la perception de mon rôle s'est transformée graduellement. Je me vois principalement comme un éveilleur d'affectivité et cette vision devient déterminante d'une approche existentielle. Dans notre monde en mutation, je crois très important d'offrir aux enfants un personnage accueillant et chaleureux. Les personnes les plus vulnérables, les enfants et les adolescents qui cherchent leur identité, ont souvent besoin d'un tel être qui canalise leur affectivité. Dans cette brève rencontre avec le père Noël, ils sont invités à affirmer ainsi ce qu'ils aiment. Ceux qui traversent la période d'interrogation, se demandant s'ils croient ou ne croient pas au père Noël, ont parfois l'impression d'être trahis, trompés dans les jeux de l'imaginaire. J'ai alors la responsabilité d'apaiser cette impression, par ma sérénité, par une communication affective qui transcende le langage formel. Je leur permets ainsi de découvrir qu'ils ont à faire eux-mêmes la vérité.

LA MÈCHE QUI FUME ENCORE

La conviction que j'ai de l'importance du lien d'affection que les humains recherchent idéalement trouve sa source, pour moi, dans Celui qui est mon modèle auprès des enfants. S'il a fallu que le Verbe s'incarne, il faut que nous aussi nous soyons attachés, au moins par l'intérêt que nous pouvons y porter, au moindre rapport humain, même s'il est entaché d'un esprit mercantile. Il y a là une espérance de rédemption, si je peux encore m'exprimer ainsi. La maxime d'Isaïe "il n'éteindra pas la mèche qui fume encore", reprise en Mt 12, 20, me revient en mémoire comme un désir de tolérance. Ce lien que j'ose affirmer timidement est tous les jours vérifié, contesté et testé, en ce sens que je ne sais jamais si l'aspect chrétien peut survivre dans l'anonymat du rôle, si les valeurs authentiquement chrétiennes peuvent être reconnues. Dans cette "nuit obscure", je crois que le lien doit être maintenu, si fragile qu'il soit. 

LE TOUCHER QUI TOUCHE LE COEUR

Que faisait Jésus avec les enfants ? Il les touchait, les embrassait, les bénissait. Dans les passages de Marc 9,36-37 et 10, 13-16, le toucher de Jésus est souligné comme signe de grande affection, manifestant la tendresse de Dieu. Nous pouvons comprendre, à partir de l'intimité que les femmes manifestent dans leurs rapports aux enfants, que Jésus avait un charisme "féminin", c'est-à-dire qu'il établissait un échange affectif intense. Dans ce toucher de Jésus je vois, au niveau anthropologique, un lien avec celui du père Noël: bien senti, non pas efficace comme dans la magie, mais produisant un effet bienfaisant. Il fait bon toucher et être touché de la sorte. La bonté se dégage naturellement, sans qu'on sache comment, et elle crée un réel sentiment de bien-être physique et moral, un bonheur certain.

En conclusion, je vois par intuition que mon expérience de père Noël serait une forme d'initiation, pour moi et pour quiconque entre dans le jeu émotif qui est proposé. Au terme de cette conduite se fait la découverte d'une intimité profonde, d'une beauté que les mains transmettent. La pastorale de l'Avent n'a donc pas à bouder ce rituel social, le succès populaire de cette visite traditionnelle empreinte d'une douce folie. En donnant la main au joyeux vieillard, les petits enfants ont souvent une admiration rafraîchissante. Ce contact symbolique entre ceux qui entrent dans la vie et celui qui en sort, rappelant peut-être la présentation de l'enfant Jésus au vieillard Siméon, donne sens à la recherche d'une espérance active. Je souhaite finalement qu'un père Noël d'Avent contribue à promouvoir l'espérance chrétienne.

Gilles Guérard
Conférence au Centre St-Pierre Apôtre
Le 8 décembre 1993
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