Jésus a-t-il été vu le matin de Pâques?
GERTRUDE GIROUX
Mme Giroux est chargée de cours d'exégèse retraitée. Elle a enseigné à l'Univeaité de Montréal et à l'Université du Québec à Trois-Rivières.
Une grande part de ce que les croyants appellent leur « foi » est constituée de croyances mythes, traditions, doctrines, dogmes, etc., transmis par leur culture religieuse. Elles viennent de l'extérieur et dispensent souvent la personne de chercher le Dieu intérieur et de croire par elles-mêmes.
La croyance traditionnelle en la résurrection corporelle de Jésus ne passe pas dans la modernité. Mais résiste-t-elle à une foi critique et aux sciences bibliques contemporaines ? Comment Pierre et les autres disciples sont-ils arrivés à croire que Jésus est revenu à la vie par-delà sa mort ? Que nous en diraient ces premiers témoins de la foi pascale ?
Comme les résultats de la recherche sur l'expérience pascale originelle ne circulent pas beaucoup dans le public québécois, il y a lieu de faire entendre quelque peu la voix de biblistes qui ont tenté de la reconstituer. Je proposerai une interprétation qui reflète une position remontant au 18e siècle mais qui refait surface depuis quelques décennies avec des variantes, selon les spécialistes. Étant la plus radicale, elle est la plus apte à résister devant les études historiques et une foi critique. Elle s'avère aussi la plus près de notre expérience.
Malgré la somme énorme d'études sur le sujet, les exégètes du Deuxième/Nouveau Testament ne parviennent pas à cerner exactement l'expérience pascale originelle (an 30). On ne trouve aucun témoignage direct des disciples de Jésus. Les traditions les plus proches de leur expérience transmettent une simple proclamation des premiers croyants - « Nous croyons que Dieu a réveillé Jésus d'entre les morts » (Actes des Apôtres). Par la suite (années 65-105), les évangélistes la réinterprètent et l'expriment dans leurs récits légendaires du tombeau vide et leurs récits d'apparition - genre littéraire souvent utilisé dans le Premier/Ancien Testament pour exprimer une expérience spirituelle.
Pour parler du retour de Jésus à la vie, les chrétiens d'origine juive emploient les verbes « relever » et « réveiller » (« ressusciter » dans nos versions françaises). Si les tout premiers croyants avaient été des Grecs ils auraient dit que l'«âme» de Jésus est entrée dans la vie éternelle. En langage d'aujourd'hui, en dirait que la personne ou l'esprit de Jésus, son « moi » ou son « je » - avec son identité, sa conscience et sa capacité de relations- est passé à une nouvelle forme de vie ou à un nouveau mode d'être qu'on ne peut imaginer ni décrire.
Comment cette conviction a-t-elle surgie ?
Si l'écho de l'expérience pascale originelle nous parvient à travers des traditions, des textes interprétatifs et un langage étranger à notre culture, peut-on savoir comment les disciples deviennent convaincus que Jésus s'est « réveillé » au-delà de la mort ? Puisqu'il s'agit d'une réalité spirituelle on peut la pressentir si on réalise que Dieu a communiqué avec eux comme il communique avec les humains aujourd'hui. Le Dieu de la Bible, comme celui du 21e siècle, ne s'impose pas à coups de visions et de miracles, mais fonctionne sous mode de prise de conscience ou d'inspiration.
À partir de notre expérience spirituelle, on peut donc tenter de rejoindre les disciples dans leur cheminement pascal. Au cours de la vie évangélique de Jésus, ils ne comprennent ni l'homme ni son message. Après le martyre de leur maître, ils font un retour sur sa vie prophétique à la lumière de leur foi juive et de leurs Écritures (Premier Testament). Cette démarche les amène à des prises de conscience spirituelles - ils comprennent d'abord Jésus de l'intérieur et entrent ensuite dans la dynamique de son Évangile. Puis, allant au bout de leur foi évangélisée, ils saisissent que Dieu, d'une fidélité absolue, n'a pas rompu son lien si fort avec Jésus à travers la mort mais qu'il l'éternise dans un ailleurs mystérieux. Chacun peut alors se dire : « Jésus dont je partage maintenant la foi a été réveillé par le Dieu des vivants. »
En général, les exégètes qui présentent d'autres positions soutiennent qu'il s'agit d'une expérience de rencontre spirituelle avec le Christ de l'au-delà suivie d'une conversion à l'Évangile, sans rapport avec la présence ou non du cadavre de Jésus dans le tombeau.
De toute manière, personne n'a vu et n'aurait pu voir Jésus passer de la mort à une vie nouvelle. Il ne s'agit pas d'un événement historique mais d'une réalité que les disciples ont perçue dans leur foi au cours d'un cheminement sans doute échelonné sur des semaines sinon des mois. Selon l'hypothèse la plus probable, fondée sur l'analyse historico-critique du Deuxième Testament, Pierre aurait été le premier - avant les femmes - à saisir dans sa foi que Dieu avait réveillé Jésus et il aurait catalysé la prise de conscience des autres disciples par son témoignage. Si des images ont surgi dans leur esprit elles étaient subjectives et ne pouvaient fonder leur foi.
En dernière analyse, les études permettent d'affirmer deux faits certains : les disciples se convertissent à l'Évangile de Jésus et deviennent convaincus dans leur foi que le prophète est passé à une vie supraterrestre. Au-delà de ces données, on ne peut que tirer des conclusions plus ou moins probables.
Et le sort de la foi ?
Une telle interprétation, objecteront certains, met en cause le fondement de la foi puisqu'elle nie la résurrection corporelle de Jésus. Or, la foi à la manière de Jésus ne se fonde pas sur des faits ou sur ce que l'on croit être des faits, ni sur un témoignage ni sur une autorité. Elle est cette confiance en Dieu suscitée par lui au fond de la personne lors d'une personne lors d'une expérience de rencontre intime avec lui. Si donc la foi pascale implique un cheminement intérieur, si elle s'enracine dans une prise de conscience au coeur d'une relation personnelle avec Dieu, ne s'en porte-t-elle pas mieux ?
Une grande part de ce que les croyants appellent leur « foi » est constituée de croyances : mythes, traditions, doctrines, dogmes, etc., transmis par leur culture religieuse. Elles viennent de l'extérieur et dispensent souvent les personnes de chercher le Dieu intérieur et de croire par elles-mêmes.
Pâques en 2000
Ainsi compris le cheminement pascal des disciples fraye la voie vers la même expérience dans la modernité. Se remémorer la vie prophétique de Jésus et essayer de le rejoindre de l'intérieur à la lumière d'une relation intime avec Dieu peuvent amener à partager sa foi et à s'ouvrir à son Évangile. Le Dieu des vivants, le Dieu fidèle dont il a témoigné pourra alors faire prendre conscience que son prophète est passé sur l'autre rive et qu'on l'y rejoindra de la même manière (inconnue dans ce monde-ci). En plus de se rapprocher de l'expérience originelle, une telle démarche est tout à fait compatible avec la culture moderne...
paru dans La Presse, Pâques 2000