L'AVENT, CEST TOUJOURS LE PREMIER MATIN
Il est minuit, sur notre terre des hommes, minuit dans l'ordre social... dans l'ordre politique... dans l'ordre de l'éducation... dans l'ordre psychologique... dans l'ordre moral... minuit s'appelle aussi : chômage, constitution, décrochage, stress, dépression, libertinage...
Minuit, c'est l'heure où l'homme ne se rappelle plus que du onzième commandement. "Laisse-toi pas avoir". Minuit, c'est l'heure où l'homme a soufflé l'espérance. Et selon la morale de minuit, le péché cardinal, c'est d'être pris, et la vertu cardinale c'est d'échapper.
Il est minuit, mais tu n'entends donc pas ? Quelqu'un frappe à ta porte... Il est vrai que tu t'es habitué à l'absence, comment pourrais-tu entendre ? Tu parles si souvent d'absence de Dieu. C'est devenu une mode - une mode, c'est comme un courant d'air, et puisque tu es si fragile, tu attrapes tous les courants d'air. Mais justement ne te faudrait-il pas plutôt parler d'absence de l'homme et d'absence de toi-même ? Dieu n'est pas absent : "Et la lumière luit dans la nuit"... mais toi, où te caches-tu ? Au fond de quel bureau ? Au fond de quelle bouche de métro ?
Il est minuit... Le monde vient juste de commencer... C'est le premier matin. C'est toujours le premier matin. C'est toujours l'Avent, c'est toujours Noël, car Dieu fait toujours partie de cette marche mise en branle-bas à cause d'un édit de recensement ordonné par César-Auguste. Et ce cortège de déplacés, de déracinés, d'immigrés par bateau, de 33% de chômeurs et d'assistés sociaux québécois, de va-nu-pieds compte toujours un déraciné de plus dans la procession. Le pouvoir a désormais un esclave supplémentaire et celui-là s'appelle Dieu. Mais les esclaves du pouvoir deviennent les frères de Dieu - c'est leur espérance.
Le pouvoir continue à se faire honorer comme un Dieu mais il craque de partout, en Amérique, en Europe, en Angleterre, car l'Angleterre c'est pas tout à fait l'Europe, et en Afrique et en Asie. Et depuis ce premier matin, Dieu, sur la pointe des pieds, humblement, pauvrement, parcourt toutes les routes humaines.
Et alors que les hommes remettent le monde aux mains des technocrates, Dieu confie le monde à un enfant. Dieu est né enfant, il est sans défense, il est livré - je dis bien "il est livré" et non pas il se laisse faire, il se laisse tondre, il est tranquille, il est bon garçon : il y en aura toujours qui comprennent à l'envers - il ne s'est pas déguisé.
Dieu se fait enfant, car il veut être deviné, et ce n'est pas la présence d'un enfant qui va gêner les marchandages des grandes personnes - demande à Hérode ! Dieu n'impose jamais. Dieu se fait discret. Et on ne triche pas avec un enfant, car chaque fois qu'un enfant est aimé, on peut que renaître à soi-même et redevenir responsable de l'amour.
Tout désormais est neuf - et tout est à recommencer. La liberté n'est plus dans les idées, elle est au coeur de ton propre coeur. Je souhaite que toi et moi ensemble nous soyons les premiers chrétiens de ce monde nouveau, de ce monde où tu deviens responsable de mon amour et où je deviens responsable de ton amour. Nous pourrons alors inventer ensemble des communautés si neuves et si fortes que chacune deviendra une Église vivante et heureuse, une Église debout, et les Saints au premier rang, non pas une Église qui emploie tout son temps à définir et à définir le chrétien en vue de rassurer César et de retarder le plus possible l'heure des explications décisives, mais une Église qui perce les apparences pour faire éclater la vie et nous introduire dans la plaine libre des béatitudes.
C'est ça, l'Avent, Dieu avec nous, c'est un temps de solidarité plus que de pénitence. L'Avent, c'est cet espace qui n'est pas plein de solutions toutes faites, mais qui te permet d'être en état de les inventer - c'est donc le temps de la fête, et la fête c'est tout le temps de la préparation, car la fête commence déjà quand on la prépare - elle déborde le jour N, elle déborde Noël. L'Avent et Noël, c'est cet événement qui vient briser tous ces événements qui te surveillent comme les barreaux d'une prison, cet événement qui a nom : Jésus de Nazareth.
Normand Barré