Re-né
Les premiers pas de Re-né en paroisse...

Re-né avait été appelé d'urgence au chevet d'un malade. De retour, il longeait le St Laurent et il pensait, mais toujours encore selon les idées toutes faites qu'on avait empilées dans la tête. Il n'avait pas encore appris que penser c'était quelque chose de personnel, quelque chose qui prend racine dans la vie.

C'est alors qu'il aperçut Paul et Simon qui déchargeaient leur camion. Il ne leur parla pas, car il n'aurait pas su quoi leur dire. Puis continuant son chemin, il croisa Christiane qui revenait du magasin, les bras chargés de sacs à provisions. Là non plus, il ne sut lui adresser la parole, car il n'avait jamais appris le coût du lait et du beurre. Il avait toujours été servi. On ne lui avait jamais dit le sens de cette page d'Évangile où Jésus lava les pieds de ses disciples, en leur recommandant de faire de même eux aussi.

Il n'avait même pas appris à faire son lit. Et le soir, chaque soir, c'était tout juste si les François, les Thérèse, les Ignace, les Claire ne venaient pas lui border son lit. D'ailleurs il avait été habitué à avoir à sa rescousse un homme saint pour chaque problème : Saint Christophe pour les accidents, Saint Jude pour les objets perdus, Saint Blaise pour ses maux de gorge  et une femme  sainte pour chaque drame.

Ainsi allait la vie de Re-né.

Re-né dans la chaire de vérité!...

Re-né monta pour la première fois dans la chaire de vérité, le dimanche suivant son arrivée en paroisse. Il claquait des genoux, mais sa soutane - il n'était pas encore à la mode - heureusement cachait tout, même ses pantalons percés. À bien y penser, c'était la belle époque, cette époque où tous les prêtres portaient la soutane : on restait fidèle à son sacerdoce !

Toujours est-il que Re-né se mit à enseigner avec force et virulence et certitude : ne participait-il pas lui aussi à l'infaillibilité du pape. Sa prédication était farcie de lois, de définitions théologiques, de textes bloqués dans des traductions intouchables. Et l'on dormait ou l'on repassait sa semaine pendant qu'il parlait ; d'ailleurs il parlait comme les autres prêtres avec assurance et sans justifications, et il semblait qu'il avait le dernier mot sur tous les sujets.

Un jour, dans l'église, il se fit interrompre par un homme possédé d'un esprit de contestation, qui se mit à gueuler : " Qu'est-ce qu'y te prend, Re-né, qu'est ce que tu nous veux ? Montre-nous ta pratique dans le quotidien " Mais Re-né le menaça : " Tais-toi " Et tous les bons paroissiens, les membres de la ligue du Sacré Coeur, les dames de Sainte Anne, les enfants de Marie, étaient contents de la réponse de Re-né, ils étaient rassurés et ils se dirent l'un à l'autre :
" Décidément, l'église c'est du roc, c'est du solide, ça change pas."

Re-né ne savait pas encore que la survie de l'église n'a d'autre prix que celui de la responsabilité de chaque chrétien face à la vie de l'église, que l'église devrait être le lieu du réveil des hommes asservis par la société actuelle à leur sens de responsabilité. Il vivait encore dans une atmosphère à air conditionné, raréfié, saturé d'encens et surtout de prières sentimentales...

Re-né, un homme occupé

Le jour la vie est au ralenti dans un presbytère: ça se comprend, tous les autres travaillent pendant que les curés pensent. Le soir venu, ce n'est plus pareil, c'est fou comme il y en a des activités.

Après le coucher du soleil,  quelques jeunes filles venaient à Re-né pour une réunion - il y avait aussi la réunion des scouts.  Et c'était à peu près toujours les mêmes qui venaient.

Bien des gens venaient à Re-né pour demander des cérémonies de mariage ou d'enterrement - ça sécurise, ça donne bonne conscience.  Les mariages et les baptêmes ne sont trop souvent que des survivances d'un conservatisme social dépassé.  Justement les gens venaient et suppliaient Re-né:  "Marie-nous à l'église.  Baptise notre enfant".  Et pour obtenir le oui de Re-né, ils lui parlaient de leur métier, qu'ils voudraient bien être plus libres pour s'engager dans leur milieu, pour réapprendre leur foi mais ayant obtenu ce qu'ils voulaient, ils disparaissaient du paysage.  On ne les revoyait plus.

Re-né commençait à avoir mal d'être un marchand de phrases.  Le vide commençait à l'habiter comme une douleur localisée dans la poitrine.

Re-né et les reçus d'impôt

C'était la période où on faisait procession au presbytère pour obtenir de monsieur le curé un reçu de dons faits à l'église - ça permettait de réduire l'impôt qu'on devait au gouvernement.  Re-né réalisait alors que les chrétiens de sa paroisse étaient vraiment généreux, sinon dans les faits, au moins dans les désirs.

Mais Re-né en avait assez de cette hypocrisie généralisée.  Alors, un bon dimanche, il leur avait dit en pleine face:  "Ça fera.  Désormais je ne donnerai plus de reçus pour vos dons faits à l'Église.  Donnez sans retour."  Il avait repris le texte de Jésus:  "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" et il avait ajouté - car cette parole n'avait jamais rien  changé à la vie des chrétiens, sinon de les faire déserter leurs responsabilités sociales et politiques en les introduisant dans un monde vague de spiritualité parce qu'on avait toujours opposé le temporel et l'éternel, comme si l'éternel n'avait pas épousé le temporel -  Et Dieu dressa sa tente parmi nous, il s'est fait corps, il s'est fait homme -, oui, il avait ajouté :  "Laissez à César le pouvoir, l'autorité, la domination, vous, soyez comme Dieu, lavez-vous les pieds les uns les autres,  soyez dans ce monde des serviteurs de chacun et plus particulièrement des petits, des faibles, des marginaux, des sans-voix."   Et les bons chrétiens de la paroisse de Re-né étaient fort surpris à son sujet, et la colère habitait leur coeur.  Ils avaient même pensé faire une pétition pour demander à l'évêché le renvoi de Re-né, car on ne touche pas en vain au portefeuille des gens, même s'ils sont chrétiens.

Re-né rencontre un divorcé près du lac Côme !

Des amis avaient invité Re-né à passer quelques jours chez eux durant ses vacances. Un jour, il revenait seul de la pêche. Alors qu'il était en train d'attacher la chaloupe au rivage, un homme d'une quarantaine d'années s'était mis à lui parler et à lui raconter sa vie. Il avait été marié dix-sept ans. Il aurait aimé avoir des enfants, une famille. Mais toujours, sa femme remettait à plus tard : elle était institutrice, et l'école absorbait toutes ses énergies, et n'avait-elle pas des enfants à journée longue. Paul G. - c'était le nom de cet homme - n'en pouvait plus. Non il ne pouvait pas vivre sans enfants.  Et un jour, il rencontre une  femme qui a trois enfants - ils avaient entre neuf à quatorze ans.  Ce jour-là, Paul décida de quitter sa femme et de commencer à vivre pour ces trois enfants et pour cette femme qui lui permettait de partager son bonheur.

Re-né ne savait encore trop quoi lui dire.  Il avait écouté tout simplement, car il était encore traumatisé par les enseignements catégoriques de l'église au sujet du mariage et de la sexualité.  Et pourtant, dans sa tête, il se disait déjà  que ça ne pouvait pas être tout à fait ça - il se rappelait la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, avec la femme adultère.  Depuis un bon bout de temps déjà, Re-né ne croyait plus aux dogmes, ou plutôt il ne prenait plus leur formulation pour un absolu.  Il avait l'intuition que la doctrine solidifiée ne pouvait être que colonisatrice, alors que la vie, elle, est jaillissement et recommencement.

Il avait réalisé aussi que, dans la société bourgeoise, le mariage était officiellement le lieu de la vie sociale et de l'élevage des enfants, mais pas du tout celui de la vie amoureuse.  D'ailleurs l'église ne faisait que répéter depuis des siècles ses mêmes peurs touchant le corps et la sexualité :  aucune approche dynamique.  Le mariage était un pis aller pour ceux qui ne pouvaient pas être parfaits comme l'étaient les religieux, on leur ouvrait la voie du mariage et à l'intérieur de ce cadre juridique, tout ou à peu près tout était permis :  sous le couvert du sacrement, l'église acceptait l'imperfection, ça lui évitait de pousser une réflexion solide et réaliste sur le sens positif de la sexualité.

Ce jour-là, après cette rencontre, Re-né en était convaincu plus que jamais :  il conviendrait à l'église de penser non pas des schémas conceptualistes et administratifs, mais bien la liberté des hommes.  Depuis des siècles l'église tricotait avec ses déclarations officielles et ses encycliques la torture des uns et voilait l'hypocrisie des autres.  Elle ne faisait la fête qu'aux pensées mortes.  Elle avait oublié que le bonheur n'est pas dans le bonheur, mais dans l'incessante marche, et il n'est pas sûr que lorsque tu fais l'amour, tu ne le défais pas

Les frontières de la liberté ne sont jamais plus grandes que celles de l'amour.

Re-né se rend à une rencontre sacerdotale

Après sa messe du matin et la lecture du Devoir - c'étaient les premiers rites de sa journée - Re-né s'était rendu au Séminaire diocésain retrouver d'autres prêtres.  Avec eux, il avait échangé, il avait surtout écouté de longues palabres.  Toute la journée, on avait parlé de justice sociale. D'ailleurs, depuis un certain nombre d'années, l'assemblée des évêques en avait fait le thème principal de la lettre qu'elle publiait à  l'occasion de la fête du travail.  Puis chacun était reparti  et était rentré dans son presbytère, laissant à la vie de continuer son cours.

Ce soir-là, un ancien confrère de Re-né était venu chez lui.  Longtemps il avait exercé un ministère dans le diocèse, et depuis deux ans il se retrouvait dans la rue sans qualifications, sans sécurité sociale, sans le sou - il avait été laïcisé car on ne saurait longtemps parler de libération des hommes sans avoir, à un moment donné, à choisir entre l'acceptation de certaines règles et le fait d'être jeté à la rue. La justice sociale n'était plus un mot pour Re-né, elle prenait les traits d'un visage bien connu.  Et ce soir-là, Re-né ne put pas dormir et il se souvint de la lettre de Camilo Torres au Cardinal Concha :  "Ce n'est plus le moment de discuter si l'âme est mortelle ou immortelle.  Les pauvres de ce pays ont faim et la faim est mortelle".  Et il avait compris que le pauvre c'était aussi son ancien confrère de ministère.

Le premier miracle de Re-né

Des amis avaient amené à Re-né ,qui était de passage que grand Séminaire, un professeur de Théologie qui s'était spécialisé dans la formation très rigoureuse et selon la sainte tradition de la sainte église dans les siècles des siècles.  On pria Re-né de le guérir.  Prenant alors le Théologien par les épaules, il l'amena hors du Séminaire.  Et il le conduisit à une rencontre de femmes divorcées, puis dans une maison de femmes qui voulaient se faire avorter et qui se préparaient à partir pour New York .

Re-né lui demanda :
"Est-ce que tu vois quelque chose ?" 

Et l'autre de répondre : 
"J'aperçois des problèmes et je vois deux ou trois principes." 

Après cela, Re-né mit sa main sur la tête du Théologien et l'exorcisa du mensonge car le mensonge est bourgeois, seule la vérité crée l'ouragan, la  tempête.  Il lui dit que les choix ne coûtent rien et celui-ci comprit enfin et il fut guéri, et tout lui paraissait maintenant clair.

Re-né le renvoya, en lui disant :
"Ne rentre plus désormais au grand Séminaire.  Vis la vie.  Aime et sache que les frontières de la liberté ne sont jamais plus grandes que celles de l'amour."


Le deuxième miracle de Re-né

Le 21 octobre  Re-né avait écrit ceci dans son journal.

Aujourd'hui, j'ai vu quelque chose de merveilleux. Je n'ai sans doute pas eu comme Moïse la grâce d'apercevoir un buisson ardent qui brûlait d'un feu qui ne s'éteignait pas, mais je l'ai vu quand même s'embraser... et n'est-ce pas déjà extraordinaire ! Oui, j'ai vu aujourd'hui quelque chose de merveilleux. J'étais de passage au cégep et je me suis arrêté à l'En-Gaddi, et il y avait là des étudiants et des étudiantes qui discutaient vivement avec un paralytique qui répétait sans cesse :
« Je ne peux pas, ça se fait pas, je n'ai pas de budget, je n'ai pas de professeur, la commission pédagogique ne peut rien faire cette année, nous ne pouvons pas vous accorder ce cours de sciences religieuses que vous demandez. »

Depuis des années, cet homme jouait derrière son bureau avec des idées, des programmes, des organigrammes, des plans de cours - l'air s'était raréfié, le contact avec la vie avait été comme coupé. Peu à peu il s'était sclérosé, puis il avait paralysé. La surprise de Re-né, ça avait été de réaliser qu'avec un brin de foi on puisse même aujourd'hui déplacer des montagnes : une vingtaine d'étudiants avait réussi à transporter jusque là le corps du paralytique. Et pendant une heure, ces étudiants n'avaient cessé de rappeler à l'administrateur - car le paralytique était un administrateur ( je ne voudrais pas affirmer que tout administrateur est paralytique, vous voyez sans doute la nuance ! ) - que le cégep est fait pour les étudiants, et non les étudiants pour le cégep. Et Re-né avait ajouté :
« Sachez que les maîtres ne veulent qu'une chose : sauver leur ordre et leur sommeil. Le sachant ou non ils défendent la société qui les paie et les glorifie. Qu'ils se taisent et créent... Hélas ils parviennent déjà paralysés, suicidés... Les sentiments n'ont plus d'importance».
        
Vomme conclusion, Re-né avait transcrit des vers d'un poète espagnol qu'il avait d'ailleurs fait parvenir aux étudiants pour les encourager dans leur lutte, car on ne sait jamais: le buisson peut toujours être étouffé par sa cendre.
«Toi qui chemines
il n'y a pas de chemin,
mais des étoiles dans la mer;
toi qui chemines
il n'y a qu'un chemin;
c'est en marchant que l'on fait le chemin. »


Normand Barré
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