FATIGUE DU SOIR
Seigneur, ce soir , je me présente à toi fatigué. J'aimerais ça Seigneur savoir ce que tu en penses...
Cette année, j'ai baptisé 264 fois en ton nom. Bien des parents n'étaient pas mariés. Ces parents et ces enfants sont tes fils et tes filles. Ils veulent appartenir à l'Église, mais tu sais bien comme moi, Seigneur, qu'on ne les reverra pas avant la première communion des enfants...
Justement, au printemps, nous avons célébré la première communion de 315 jeunes. Le dimanche suivant, je n'ai vu que quelques-uns à la messe. Mais ceux-là, seigneur, ils venaient déjà. Les autres, je ne les reverrai probablement pas avant la confirmation. Je sais, nous ne sommes pas chrétiens juste en participant à la messe, mais la messe est importante aussi..., n'est-ce pas?
En célébrant la première communion, Seigneur, j'ai vu beaucoup de souffrances...J'ai vu beaucoup d'enfants accompagnés d'un seul parent... l'autre était dans le fond de l'église ou n'était pas là... Leurs grand frère et grande soeur confirmés il y a deux ou trois ans n'étaient pas là... Merci, Seigneur, d'avoir permis aux grand-parents d'être présents!
Pourtant, Seigneur, les agents de pastorale, les bénévoles et moi avons mis tout notre coeur pour que les catéchèses soient intéressantes; beaucoup de temps, beaucoup d'énergie. Est-ce que la foi serait passée de mode? Je ne sais pas comment fait notre évêque pour confirmer. Le Saint-Esprit est venu plus de 7000 fois, cette année dans le diocèse. Je ne vois pas ce que ça change, je ne vois pas comment l'Esprit-Saint transforme la Montérégie. Est-ce que nous nous racontons des histoires, nous, les agents de pastorale?
J'aurais du mal à te dire combien de couples dont j'ai béni le mariage vivent encore ensemble. On se marie de moins en moins, et si on se marie, c'est pour un temps. Comprends-tu pourquoi je suis fatigué?
Je faisais des funérailles, cette semaine, Il y avait beaucoup de monde, tous ont communié. Je ne veux pas les juger, Seigneur, mais je ne comprends plus. Que faire, Seigneur?
Puis il y a la violence dans les familles. Bien des enfants vivent avec la clé au cou, puis avec leur valise toujours faite pour rejoindre l'autre parent, la fin de semaine suivante. Nos affaires de paroisse, on dirait bien que ça ne colle plus à la réalité du monde d'aujourd'hui!... ceux et celles qu'on voit, les personnes qui participent aux petits groupes de partage, les bénévoles qui donnent du temps à définir le projet d'une Église communautaire et missionnaire sont pour beaucoup des têtes blanches... et moi aussi Seigneur, je suis une tête blanche, comprends-tu pourquoi je suis fatigué?
J'ai mal aussi, Seigneur, parce qu'ils sont si peu nombreux ceux qui se sentent responsables de la bonne marche de la paroisse - à peine 20% qui participent pas la dîme à l'administration de la communauté. si chacun payait sa dîme - la valeur de deux repas au restaurant - c'est extraordinaire ce que nous pourrions faire! Seigneur, je tiens encore le coup parce que le monde que je rencontre c'est quand même du bon monde. Quand je prends le temps de les écouter, ils me surprennent. Les parents impliqués sont tous débordés par leurs multiples responsabilités, ils n'ont même pas de temps pour eux. Je connais, Seigneur, des petites femmes, responsables uniques de leur famille, qui souffrent beaucoup... Mais elle trouvent le courage de se regrouper pour s'aider entre elles, pour y puiser une énergie insoupçonnée: elles deviennent personnes-ressources les unes pour les autres. Quand je les regarde vivre, je me sens un peu moins fatigué...elle me font voir un peu de lumière dans notre monde blessé. Une chance que les bénévoles sont là! Ça me donne du courage.
Tu sais, Seigneur, j'avais besoin, ce soir , de me vider le coeur et de te demander de me garder toujours un coeur de feu.
UN SOIR EN PALESTINE
Cela avait été une journée de grand succès, après tout ça avait été réussi. Pouvait-on imaginer plus grande réussite? Tout le monde rit, tout le monde est rassasié, c'est un bonheur: mais quel bonheur? Tout le monde crie: encore. Encore quoi? de l'évasion? de l'oubli? Encore bouffer ou manger? Encore se saouler ou partager? Encore vivre, mais quelle vie? Ils étaient fiers ce soir-là. Leur maître allait enfin libérer Israël de la botte romaine. Et ce n'est pas tout: ils rêvaient - ils avaient été, les vedettes de la journée avec Jésus, bien sûr, en attendant qu'ils deviennent les ministres du futur libérateur. Qui sait, Judas rêvait sans doute d'être le ministre des finances du futur cabinet, Jacques et Jean les vice-présidents ( l'un à la droite - le plus vieux - l'autre à la gauche ), Pierre ministre de la justice ( il en couperait des oreilles!...) Matthieu ministre du revenu ( il s'y connaissait en impôts)...
Oh! quelle folle journée... Mais voilà tout va changer. Jésus les renvoie ( Matthieu 14,22 ) Il ne leur fait pas un sermon pour leur dire qu'ils ne comprennent rien à ce qu'ils viennent de vivre, qu'ils ne saisissent pas le sens de la multiplication des pains. Non, il les renvoie tout simplement. Et ils auront à vivre une expérience qui va les bouleverser - ils auront à se réinterroger sur leur conception de la vie et du monde. C'est ça un événement, un changement de circonstances dans la vie qui attire ton attention comme une grève, un cours, la mort d'un enfant, etc. C'est un fait qui se produit. Le racisme, le syndicalisme, l'euthanasie, le logement, ce ne sont pas des faits qui se produisent, mais des problèmes économiques, des courants de pensée, des mouvements d'opinion ou des structures sociales qui sont là devant toi. L'événement, lui , me montre ce courant de pensée, exprime ce mouvement d'opinion... Et l'événement n'est un événement que dans la mesure où il atteint ma conscience d'homme: ainsi mon voisin peut mourir seul dans sa chambre. Ce qui va faire l'événement ce n'est pas l'instant de sa mort, mais l'instant de sa découverte de ma propre réaction, car être conscient des événements, ce n'est pas seulement savoir, mais c'est aussi permettre à l'univers de devenir la terre des hommes, c'est permettre au monde de devenir humain. L'événement a un sens pour l'homme.
Le renvoi de Jésus, c'est une question que Jésus posait à ses amis et à moi et à toi. Le succès n'est quelquefois qu'un échec qui n'ose pas dire son nom. Jésus refuse le pouvoir qui est domination. Pour lui, le pouvoir est d'abord service. Il ne veut pas vivre à la place des hommes. Dieu ne s'est pas fait homme pour devenir boulanger, pour faire de la société une société de consommation. Servir ce n'est pas seulement réussir quelques projets - c'est réussir des hommes et des femmes. C'est faire grandir.
La traversée houleuse dans la nuit c'est une autre question posée par Jésus aux siens. Vivre, c'est non pas consommer mais c'est faire ta vie, c'est toi qui la fais. La vie c'est une conquête - le vent était contraire, tout était noir, un monde sans regard, un monde habité de fantômes. C'est souvent l'impression que l'on ressent dans notre monde d'aujourd'hui et tout particulièrement dans ce monde chrétien et bouleversé, Jésus n'est-il pas un fantôme.
Aussitôt Jésus leur adressa ces mots; " Rassurez-vous, c'est moi, n'ayez pas peur " On veut bien le croire, mais est-ce possible? C'est bien la réaction de Pierre, il veut s'en assurer: " Si c'est bien toi, Seigneur, donne-moi l'ordre de venir à toi, sur les eaux " Pauvre Pierre, il va prendre un bon bain. Au fond, il croyait, puis il croyait pas. Il lui fallait descendre encore plus profond au-dedans de lui-même et prendre conscience qu'il avait besoin des autres et de l'autre. Jésus monta dans la barque et le vent cessa. Pierre pouvait alors commencer à créer, à inventer, à bâtir. à servir. On ne crée que dans la paix, et la paix c'est l'unité refaite en toi et refaite avec les autres, ou que tu es au moins à refaire .
Cette folle journée avait permis à Pierre et aux autres d'apprendre que l'évènement est un lieu de rencontre et un maître intérieur combien plus respectueux de la réalité et de la vie que ne l'est l'idéologie. Et l'événement qui rassemble tous les événements a pour nom: Jésus de Nazareth, Dieu avec nous. " L'histoire est clouée à un événenement: L'incarnation ", de dire Emmanuel Mounier.
Ton histoire à toi a-t-elle un sens? Lequel? Est-elle clouée à l'incarnation? Comment? Quel est ton maître intérieur? L'idéologie? l'événement? L'AUTRE SOIR
L'autre soir, tu sais, j'avais mon voyage, rien ne me disait rien, je voulais me mettre sur le bord, quoi! m'arrêter, m'installer, me rassurer, ne plus rien entendre, ne plus rien voir, ne plus rien sentir car ça me faisait trop mal. Je ne savais plus, je ne pouvais plus... Et pourtant j'ai continué, je ne pouvais pas ne pas continuer.
Je revoyais ces grands yeux interrogatifs de cette femme condamnée à mort et qui n'avait plus que quelques jours à vivre et qui semblait me dire dans ce regard qui s'éteignait : « Vivre c'est quoi? une impasse? Ça a un sens? Lequel?»
Je revoyais aussi ma petite nièce qui riait, s'amusait, demandait à vivre et quêtait dans le regard de sa maman comme une confirmation de son existence.
Je te revoyais toi aussi te demander pourquoi : « Pourquoi suis-je embarqué? » Quel est le sens de ce long voyage qui m'a pris à son bord? En arrière, qu'y a-t-il? D'où je viens? Et en avant, vers où je m'en vais? » Oui tu te demandais pourquoi; ne me dis pas le contraire : il suffit que ton regard croise le mien pour que toi et moi nous sachions. À moins que tu ne sois doctrinaire ou anarchiste, car alors le béton dont tu t'entoures est impénétrable mais combien étouffant. Tu tues alors non seulement le sens, mais la question elle-même du sens. Et tu erres, comme un aveugle, comme un ivrogne, comme un drogué à l'héroïne, lorsque l'abattement succède au flash qui a illuminé bien illusoirement d'ailleurs, en voluptueux délire, tes moelles et ton cerveau. Dieu est mort, tu comprends, et donc le paradis est sur terre.
Quelle imposture ne fais-tu pas alors à la vie! Je me moque bien de tous les discours, de tous les systèmes, de toutes les religions, mais je ne peux rester indifférent à ce qui vit, à ce qui souffre, à ce qui est aimé Je résiste à un raisonnement, je ne saurais résister à un parfum, à une personne, à la vie!
Vivre, c'est quoi? Le temps d'un soupir? Passer sa vie sous la tente d'oxygène pour enfin crever? Tu sais, nous faisons le même voyage, si nous en cherchions le sens ensemble? Tu veux? Et ma mort ne serait-elle rien d'autre qu'une déchirure du temps pour m'introduire à la respiration de la vie dans un univers sans rides?
L'ERRANCE D'UN SOIR...
J'erre en pas échevelés dans le labyrinthe d'une pensée qui méprise toutes les libertés et qui n'est rien d'autre que la répétition prudente et morne du connu. Mes doigts écartelés affamés de formes neuves et de langages libérés, fouillent l'obscurité, mais ils ne tâtent que des squelettes, squelettes d'une science qui se compartimente, d'une philosophie peureuse qui se spécialise d'une théologie qui bafouille.
J'erre en pas échevelés dans ce labyrinthe creusant vers le gouffre. Je reste là avec mes souliers déformés, rapiécés, retaillés, cousus d'espoir, avec les mains sales d'avoir tâté la poussière et rouges de s'être trop de fois crispées sur des riens.
Depuis, je n'erre plus en pas échevelés dans le labyrinthe, mais j'ai retrouvé le sens. Sais-tu ou j'ai retrouvé le sens? Dans la rue, sous le vêtement des pauvres, avec la tête de tout le monde.
Sais-tu où j'ai retrouvé le sens? Dans une inquiétude en éveil, dans ces neiges qui chavirent le ciel, dans ces paysages qui se déplient en larges courbes de fêtes.
Sais-tu où j'ai retrouvé le sens? En lançant l'homme vers de nouvelles conquêtes.
Sais-tu où j'ai retrouvé le sens? En allant à l'homme par-dessus l'homme.
Sais-tu où j'ai retrouvé le sens? En retrouvant Jésus-Christ.
Normand Barré |