Le miracle du berceau
Raoul Plus
Les Fêtes Chrétiennes et nous
Éditions Spes
Dans ses Histoires fantastiques, un essayiste, Luc Durtain, imagine le conte suivant:
L'Archange Gabriel, à contempler la Terre, la trouve abominable. Son nom signifie « Le bras de Dieu ». Qu'attend-il pour proposer à l'Éternel de balayer ce globe immense et perpétuellement prévaricateur ? Il suffirait, avec l'épée de son collègue saint Michel, de peler délicatement la planète comme on ferait d'une orange ; l'écorce terrestre une fois enlevée sur une épaisseur de cinq on six lieues, c'est la fin, sans conteste de l'absurde humanité.
« Soit! répond l'Éternel. Mais souviens-toi que l'épée qui a déjà servi au Paradis terrestre après la faute, tranche sans que rien ne lui résiste, mais seulement ce qu'elle a le droit de trancher. »
Fort de la permission, Gabriel commence son travail à partir du Pôle et tout se fend avec docilité sous le fil du glaive sur des lieues et des lieues ; rien ne résiste, ni les glaces les plus épaisses, ni les plus durs granits. Mais, avec la redoutable épée, le voici parvenu, en bordure d'une riche forêt, à une humble cabane précédant le premier village. Qu'est-ce là ? Tandis que le glaive partageait aisément les icebergs et les montagnes, le voici dirait-on impuissant : quelque chose invinciblement résiste. Puisqu'à l'épée rien ne résiste de ce qu'elle a le droit de frapper, serait-ce qu'il y a quelque chose de sacré sur laquelle elle n'aurait point de pouvoir ?
Que voit-il ? Dans une humble cabane, un berceau, et auprès du berceau, une femme, une femme qui pèle des pommes de terre, comme lui pèle la Planète. Voilà l'obstacle sur lequel le fer de l'Archange est impuissant. Et voici que soudain, Gabriel baisse la tête et tombe à genoux. Il se rappelle l'Annonce ineffable qu'il apporta jadis au genre humain. Non, non ! Il a entrepris là besogne insensée ! « Écoute, Michel, je te rends ton épée. J'ai appris à mes dépens qu'à la surface de la Terre, il y a au moins deux êtres sacrés : le petit de l'homme et la femme. Vois-tu, c'est ce couple, invulnérable à tous les assauts, qui fait la solidité de la Planète. »
Il est difficile de mieux glorifier la Famille, et très spécialement les mères au chevet de leurs tout-petits. Oui, la solidité du globe, la voilà ! Innombrables sont les misères ici-bas et notre société contemporaine ne donne pas, hélas! malgré tant d'avertissements de la Providence, signe d'un vigoureux désir de s'amender. Quelque chose de sacré demeure : le dévouement des mères et l'innocence des berceaux. Cela sans doute empêche l'anéantissement de la Terre coupable... Mais voici que nos horizons s'élargissent. Il ne s'agit pas seulement d'une femme et d'un enfant. Il s'agit de Celle qui est La Femme et de Celui qui est L'Enfant. La liturgie nous remet devant les yeux, avec beaucoup plus d'à-propos encore que le narrateur de notre légende, le spectacle d'une Naissance qui dépasse toutes les naissances. Bethléem éclipse toutes les nativités : c'est La Nativité.
Ah! oui, le monde était en mauvaise posture et le mal croyait triompher. Mais après la chute, il y avait eu la Promesse. A l'horizon de l'Histoire, voici que se profilaient une jeune mère et un petit berceau : « Une femme t'écrasera la tête », la Femme dont le front est nimbé de douze étoiles et que jamais le péché n'a frôlée. La mangeoire d'animaux qui sert de bercelonnette à L'Enfant né de cette chair immaculée porte un nom désormais fameux : c'est La Crèche.
Si l'on comprend que l'épée de l'Archange devait s'arrêter devant la cabane du Septentrion, parce qu'y vivaient une brave Esquimaude et son nouveau-né, combien il nous est facile d'imaginer le sublime Point d'arrêt, la Borne miliaire constituée par l'Étable devant l'invasion triomphante du mal : « On ne passe pas! Satan, tu as trouvé ton Maître », et comme le porte l'inscription latine en lettres d'argent placée dans la grotte de la Nativité à Bethléem - « Ici est né de la Vierge Marie le Fils de Dieu fait homme. »
Sans doute, la Crèche n'a pas vaincu le Mal, en ce sens qu'elle lui aurait interdit tout droit de cité dans le monde. L'Église restera jusqu'au bout militante. Mais, au milieu de nos misères physiques et de nos difficultés morales et spirituelles, la grâce que nous a re-méritée l'Enfant de Bethléem est là pour nous soutenir. Le péché ne peut rien à qui lui dénie son pouvoir.
Quel souvenir à évoquer que la Crèche, au centre de notre monde actuel! Pax hominibus ! « La paix aux hommes! » Ah! Seigneur Jésus, au nom de cette descente mémorable parmi nous, voilà deux mille ans bientôt, aidez-nous à vaincre le péché, qui est la grande cause de la Misère humaine. Vous l'avez promise, la Paix, aux âmes de bonne volonté, et vous entendiez parler avant tout, nous le savons, de la paix des consciences ; mais avez-vous exclu l'autre ? Oh! non! Donnez à ceux qui sont maîtres des destinées des peuples une volonté bonne. Si vous vouliez, vous ne refuseriez pas à l'humanité désolée lumière et réconfort. Que nous puissions dire comme les bergers : « Un Sauveur nous est né ; le Sauveur est né pour nous ; il est vraiment nôtre! »
Marie, qui n'avez dans l'Évangile parlé que six fois, faites-vous éloquente Là-Haut, non seulement pour rappeler à Notre-Seigneur : « Ils n'ont plus de vin, ni de pain, ni de vêtements », - les biens du corps ne sont pas les principaux - mais pour obtenir de Lui l'avènement sur terre d'une plus grande pureté, d'une plus grande charité.