Le texte de l'évangile d'aujourd'hui est placé sous le signe de la dérision.
Il y a une grande distance entre la notion d'un roi terrestre, riche et célèbre, et le comportement royal de Jésus.
Dieu ne se manifeste pas dans la puissance, mais dans la fragilité.
Dieu a voulu être un pauvre, un faible, un trahi, un méprisé.
Nous avons de la difficulté à reconnaître Dieu sous ces traits.
Le Seigneur Jésus établit son royaume dans notre monde de façon discrète.
Le Royaume prend forme de jour en jour dans notre coeur.
Homélie pour le 34e dimanche du Temps Ordinaire
La fête du Christ Roi (instituée par le pape Pie XI) a déjà trouvé une place particulière dans la vision d'un monde de chrétiens. Cette vision était celle d'un monde christianisé, d'un monde entourant son roi triomphant au milieu de chants joyeux et d'acclamations. Il y a eu un temps où l'Église croyait pouvoir s'identifier à ce Royaume. Un temps où elle régnait ou croyait régner avec lui. Les temps ont changé, et ils ont changé aussi pour l'Église. De nos jours, on a beau « spiritualiser » la fête du Christ-Roi, il reste qu'il y a en chacun de nous quelque chose qui aimerait voir « son monde » s'imposer.
Le texte de l'évangile d'aujourd'hui nous amène dans une autre direction, presqu'à l'opposé. Tout le récit est placé sous le signe de la dérision. C'est une parodie d'investiture royale que l'évangéliste Luc met en scène, avec les deux témoins requis par la loi. Luc veut montrer que c'est dans l'extrême humiliation que Jésus crucifié affirme son étrange royauté. La foule l'exhorte à se sauver lui-même. Jésus répond en accordant le pardon au malfaiteur repentant. Luc veut ainsi nous faire découvrir la vraie royauté de Jésus. Il y a une grande distance entre la notion d'un roi terrestre, riche et célèbre, et le comportement royal de Jésus.
Comment les hommes et les femmes de tout temps peuvent-ils concevoir qu'un Dieu puisse ressentir la faim, la soif, souffrir la nudité, l'isolement et l'abandon ? Pour ceux qui n'ont jamais entendu parlé d'un Dieu-Crucifié, ce jugement surprenant tient lieu de révélation.
La puissance de Dieu a donné la liberté à l'homme. L'impuissance apparente de Jésus sur la croix nous montre comment l'amour peut combler les abîmes du mal, de la haine, de la mort. Il s'agit d'une autre puissance. C'est l'amour qui peut tout renouveler, tout recréer avec le consentement de l'homme, du bon larron.
Nous risquons de faire fausse route si nous croyons que l'Église trouve sa vitalité par un nombre élevé de fidèles, par une puissance politique et culturelle et par ce quelle accomplit sur terre. L'Église est vivante par la foi de ses membres, par leur pratique de l'Évangile et donc par la justice, le partage, la fraternité et la solidarité avec les plus pauvres. Le Royaume du Christ est d'abord dans les coeurs. L'amour en est la seule loi. Bâtir l'Église et faire advenir le Royaume est à la portée de tous. Cela dépend de nos engagements en famille, au travail et dans les divers milieux où nous sommes. C'est par nous que le Royaume arrive aujourd'hui jusqu'à ce qu'il se réalise pleinement auprès du Père.
L'Église est la communauté de ceux et celles qui ont faim, qui pleurent, qui luttent pour la justice et la paix. L'Église c'est la communauté de ceux et celles qui espèrent qu'au-delà des puissants et des indifférents de ce monde, règnent toujours la Bonté, la Justice et l'Amour de Dieu. La communauté de ceux et celles qui travaillent au Royaume de Dieu et qui, parfois, risquent leur réputation, leur liberté et même leur vie parce qu'ils y croient.
Chaque fois que nous mettons en pratique les béatitudes, qui sont comme la charte du Royaume, Jésus règne en nous et autour de nous. Le Royaume prend forme dans notre monde, lorsque nous travaillons à promouvoir les «valeurs royales» que sont la paix, la justice, l'amour, la vérité.
Chaque fois que nous favorisons le dialogue et une saine compréhension entre les personnes, que nous évitons les discordes et les chicanes, nous sommes les artisans du royaume de Jésus.
Chaque fois que nous recherchons la vérité et que nous sommes vrais avec nous-mêmes, avec les autres et avec Dieu, nous appartenons à la vérité et nous faisons avancer le Royaume.
Chaque fois que nous travaillons à une meilleure répartition des richesses, que nous sommes honnêtes, que nous respectons l'environnement, le Royaume prend forme dans notre monde.
Chaque fois que nous aimons avec tendresse, que nous pardonnons et que nous cherchons le bien des personnes que nous côtoyons, le Royaume est parmi nous.
Dieu ne se manifeste pas dans la puissance, mais dans la fragilité. Dieu a voulu être un pauvre, un faible, un trahi, un méprisé. Comme nous avons de la difficulté à reconnaître Dieu sous ces traits. Nous aurions aimé mieux qu'il soit un Dieu fort. Un Dieu vainqueur. Un Dieu qui sait se faire respecter. Ça nous arrangerait mieux que notre Dieu soit un Dieu qui impose au monde son Royaume, qui met de l'ordre dans ce monde et dans ma propre vie, un Dieu qui manifeste un peu plus souvent sa puissance pour nous remettre dans un chemin plus droit.
La vie de l'Eglise est faite de la présence de l'impuissance de Dieu. La fête du Christ-Roi est une célébration de la royauté sociale du Christ et pas seulement d'un Christ suprême trop lointain pour avoir des conséquences pratiques. Jésus est réellement roi.
À la suite du Christ, Roi, nous passons par la croix pour parvenir à ce Royaume promis où le bonheur dure toujours. Nous connaissons des heures sombres et des matins ensoleillés. À travers eux, nous grandissons. Alors que nous avançons, il faut surtout reconnaître les nombreux signes du Royaume: les pardons offerts et reçus; les gestes d'entraide, de justice et de partage; l'amour qui donne; les efforts de libération du mal. Ces faits et gestes ont aussi leur temps. Ils passent. Ils annoncent cependant qu'il existe un Royaume plus beau et plus grand qui ne passera jamais. Nous marchons vers celui-ci. Ce même Royaume commence aujourd'hui au coeur de notre passage sur terre. Il connaîtra sa plénitude dans le paradis, auprès du Père.
Le Seigneur Jésus établit son royaume dans notre monde de façon discrète. Il ne l'impose pas par la force et le merveilleux. Le Royaume, c'est-à-dire là où Dieu est chez lui, prend forme de jour en jour dans notre coeur. Quand notre coeur s'ouvre à la venue de Dieu, nous sommes tout transformés et nous transformons nos communautés chrétiennes. C'est ainsi que Jésus devient concrètement le Roi de l'Univers.
Serge Lefebvre
d'après diverses sources