Homélie du 3e dimanche du Carême prononcée
à l'église Saint-François d'Assise le 3 mars 2002
[Quand Jésus apprit que les pharisiens avaient entendu dire qu'il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean, - à vrai dire, Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples -il quitta la Judée et regagna la Galilée. ] Or il lui fallait traverser la Samarie. C'est ainsi qu'il parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph, là même où se trouve le puits de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits. C'était environ la sixième heure. Arrive une femme de Samarie pour puiser de l'eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire.» Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger. Mais cette femme, cette Samaritaine lui dit « Comment ? Toi, un Juif, tu me demandes à
boire à moi, une femme samaritaine ! » Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. Jésus lui répondit : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : «Donne-moi à boire», c'est toi qui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive. » La femme lui dit: « Seigneur, tu n'as même pas un seau et le puits est profond ; d'où la tiens-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob qui nous a donné le puits et qui, lui-même, y a bu ainsi que ses fils et ses bêtes?» Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; au contraire, l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi cette eau pour que je n'aie plus soif et que je n'aie plus à venir puiser ici. » Jésus lui dit: « Va, appelle ton mari et reviens ici.» La femme lui répondit : « Je n'ai pas de mari. » Jésus lui dit : « Tu dis bien; "Je n'ai pas de mari" ; tu en as eu cinq et l'homme que tu as n'est pas ton mari. En cela tu as dit vrai. » « Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es un prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez qu'à Jérusalem se trouve le lieu où il faut adorer. » Jésus lui dit : « Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l'heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; tels sont, en effet, les adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et c'est pourquoi ceux qui l'adorent doivent adorer en esprit et vérité. » La femme lui dit : « Je sais qu'un Messie doit venir - celui qu'on appelle Christ -. Lorsqu'il viendra, il annoncera toutes choses. » Jésus lui dit: « Je le suis, moi qui te parle.»
Sur quoi les disciples arrivèrent. Ils s'étonnaient que Jésus parlât avec une femme; cependant personne ne lui dit «Que cherches-tu ? », ou « Pourquoi lui parles-tu? » La femme alors, abandonnant sa cruche, s'en fut à la ville et dit aux gens: « Venez donc voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne serait-il le Christ ? » Ils sortirent de la ville et allèrent vers lui. Entre temps, les disciples le pressaient « Rabbi, mange donc.» Mais il leur dit : « J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. » Sur quoi les disciples se dirent entre eux: « Quelqu'un lui aurait-il donné à manger ? » Jésus leur dit : «Ma nourriture, c'est de faire la volonté celui qui m'a envoyé et d'accomplir son oeuvre. Ne dites-vous pas vous-mêmes: "Encore quatre mois et viendra la moisson" ? Mais moi je vous dis : levez les yeux et regardez; déjà les champs sont blancs pour la moisson ! Déjà le moissonneur reçoit son salaire et amasse du fruit pour la vie éternelle, si bien que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble. Car en ceci le proverbe est vrai, qui dit: "l'un sème, l'autre moissonne." Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucune peine; d'autres ont peiné et vous avez pénétré dans ce qui leur a coûté tant de peine. » Beaucoup de Samaritains de cette ville avaient cru en lui à cause de la parole de la femme qui attestait : « Il m'a dit tout ce que j'ai fait.» Aussi lorsqu'ils furent arrivés près de lui, les Samaritains le prièrent de demeurer parmi eux. Et il y demeura deux jours. Bien plus nombreux encore furent ceux qui crurent à cause de sa parole à lui ; et ils disaient à la femme : «Ce n'est plus seulement à cause de tes dires que nous croyons; nous l'avons entendu nous-mêmes et nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du monde.»
Deux jours plus tard, Jésus quitta ces lieux et regagna la Galilée. Il avait en effet attesté lui-même qu'un prophète n'est pas honoré dans sa propre patrie.
La Samaritaine ne comprend pas que Jésus puisse lui offrir de l'eau. C'est elle qui a la cruche. Et le puits est profond. « Tu n'as rien pour puiser » lui dit-elle. Pourtant elle se sent déjà désaltérée, soulagée d'un soif qui la fait souffrir depuis très longtemps. L'homme qui est devant elle, un Juif, ne l'a pas méprisée, ne lui a pas parlé grossièrement, il lui a dit gentiment avec un sourire : « Donne-moi à boire ». On ne demande pas un service à quelqu'un qu'on ne considère pas, à un ennemi, à un étranger, on lui paie ses services, c'est seulement à un ami, une amie qu'on peut dire : « Donne-moi à boire ».
L'homme qui est devant elle, le Juif, lui accorde du respect, de la tendresse, peut-être plus que lui ont donné ses cinq maris et celui qui ne l'est pas. Il connaît sa vie, mais il ne la condamne pas, il la comprend. Et voilà que le Juif et la Samaritaine se mettent à parler théologie. Le salut vient par les Juifs dit Jésus; bien sûr, il vient par lui, il est le Messie; mais la prière que fait la Samaritaine, la prière en esprit en vérité, il l'aime et il l'écoute. Jamais cette femme n'a été comprise, n'a été aimée comme cela. L'eau vive de Jésus, elle la boit à pleine bouche. Elle laisse tomber sa cruche, elle n'en a plus besoin, elle court vers son village apporter la Bonne Nouvelle.
Nous aussi nous pouvons penser que Jésus n'a pas ce qu'il faut pour puiser. A certains moments du moins, il nous semble bien loin, mal outillé et bien maladroit. Que fait-il devant ma maladie, devant mon échec, devant cette épreuve qui vient de me tomber dessus, devant ma peine? Il ne fait rien, il ne peut rien faire, ce n'est pas lui qui porte la cruche. C'est moi qui l'ai en main et il me la laisse.
Mais il y a chez moi d'autres besoins, d'autres soifs, des soifs beaucoup plus profondes : soif de sens à donner à ma vie, de paix intérieure, d'amour sans limite, de vie pleine qui dure toujours. « Celui qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus jamais soif » nous dit Jésus. J'ai commencé cette messe en vous aspergeant d'eau baptismale. L'eau vive dont parle Jésus est l'eau du baptême que nous avons reçu. Cet eau est signe d'une vie nouvelle que nous a apportée Jésus, d'une nouvelle manière de vivre qui rend heureux pour toujours. Quand nous vivons notre baptême, quand comme la Samaritaine, nous laissons tomber notre cruche pour suivre Jésus, quand nous lui faisons vraiment confiance, nous n'avons plus aucune soif. C'est cela que nous dit Jésus.
L'évangile de la Samaritaine nous apprend que Jésus nous attend sur la margelle de nos puits, qu'il nous rejoint dans le quotidien, la routine et même la banalité de notre vie pour nous donner une eau qui donne sens à notre vie. Cette eau c'est lui, lui qui nous appelle à une « sur-vie », à un dépassement de nous-mêmes. « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. » « Il y a plus de plaisir à donner qu'à recevoir. » Remarquons bien que la Samaritaine n'est pas restée avec Jésus, elle est partie apporter la Bonne Nouvelle à son village. L'eau de Jésus ouvre le coeur. Elle amène à donner comme lui de l'attention, du temps, de la compréhension, de l'amour. À ne pas vivre pour soi mais à vivre pour l'autre. À faire de sa vie, comme Jésus, un service. C'est là qu'est le bonheur, le bonheur éternel.
Jean-Louis Auger