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Homélie du deuxième dimanche de l'Avent,
prononcée à l'église Sainte-Anne de Varennes
par l'abbé Normand Barré

Mais, il y a un mais...

Il y a quelques années, un journaliste québécois passe vingt-quatre heures chez Jean Vanier. Il écrit: "J'ai su rester froid, distant, sur mes gardes. J'avais compris que si je me mettais à parler aux handicapés et à les écouter j'étais fait comme un rat. Jean Vanier est, lui aussi, dangereux par son exemple, sa foi, sa joie, son sourire. Il remet tout en question. Je n'oublierai jamais cet instant pendant qu'il me parle. Alors je me raccroche à mon billet de train que je tâte dans la poche de mon veston. Demain je rentrerai à Paris, je retrouverai des amis, nous irons dans les bars. Je serai hors de danger, la bonne vieille vie me reprendra... mais je ne serai jamais plus à l'abri de ces tendres envahisseurs de l'Arche de Jean Vanier."

En relisant l'évangile d'aujourd'hui, je me disais: "Le monde n'a pas tellement changé, le coeur de l'homme est toujours aussi replié sur lui-même. Le monde de l'an 28-29 de notre ère semble apparemment en ordre. Tous les grands personnages politiques et religieux sont à leur poste, accrochés à leur pouvoir et à leurs intérêts - Tibère, Ponce-Pilate, Hérode, Philippe, Anne et Caïphe. Mais ils sont isolés dans leur palais comme notre journaliste dans son bar, à l'abri des cris des mal foutus. Un monde en équilibre grâce à plein de compromissions et en même temps troué d'injustices. Pas de place pour la femme. Les hommes occupent tout l'espace. Le pouvoir se concentre entre les mains de quelques privilégiés, le petit peuple, lui, est écrasé comme du bétail. Les intérêts économiques et politiques seuls comptent. On ne vit que pour exercer le pouvoir, non pour bâtir ensemble un projet de société. Un monde imperméable. Le monde de toujours et d'aujourd'hui. Ça n'a pas tellement changé, sauf qu'on va un peu plus loin et qu'on administre le monde de la santé, de l'éducation, du municipal à la manière des grandes entreprises comme Ford ou General Motors. On est en train de souffler ce qu'il restait de dimension humaine.

Mais, il y a un mais... La Parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, fils de Zacharie. Aujourd'hui elle est adressée dans l'Arche à Jean Vanier et à chacune et chacun d'entre nous dans notre quotidien. Dans le désert, pas dans les cocktails, pas dans les vernissages, pas dans les bals, pas dans les capitales, pas dans les officines du pouvoir, pas au grand monde. Dans le désert, dans le silence, là où on croit que tout commence toujours, que tout peut devenir possible. Dans ce monde où on étouffe, il y a toujours une espérance de salut offerte. Elle vient d'un homme qui n'est pas comme les autres. Il n'a pas été récupéré par le pouvoir, il est comme une fleur du désert, un trouble-fête du pouvoir, il met du sable dans l'engrenage et il nous révèle que le monde est comme un grand chantier à faire, non un pouvoir à exercer. Un chantier qui commence chez-moi, puis par l'accueil que je fais des petits. Jean parcourt le pays, il fait du porte à porte, du coeur à coeur, il casse les murs, il crée un monde de fraternité. Jean Vanier est de la même trempe.

Un jour, une dame parcourait les rues de sa ville quand soudain une petite voix la tira de sa flânerie: "S'il vous plaît, Madame." Une petite grand-mère avec son sac sous le bras, me regardant de son regard vif et inquiet me dit: "Madame, pourriez-vous me dire si je suis bien coiffée?" Je fus étonnée, surprise par cette question qu'on me posait pour la première fois. Et de nouveau, comme pour être rassurée sans doute, la grand-maman redit: "Dites-moi, suis-je vraiment bien coiffée vous comprenez, je suis partie ce matin de chez moi et je dois aller chez le notaire, c'est important". Comme je l'écoute avec attention, elle commence à raconter sa vie. Elle avait un locataire depuis près de cinquante ans et voilà qu'il est parti soudain. Pour elle, c'est un événement essentiel, et seul son notaire va pouvoir l'aider à régler cette affaire. Il faut qu'elle soit bien coiffé pour ce rendez-vous. Rassurée, ayant pu ouvrir son coeur, un court instant, elle repart discrètement dans la foule anonyme. Quelqu'un a écouté battre son coeur, l'a accueillie comme unique, a cueilli son inquiétude comme une parole que Dieu lui adressait.

Et voilà, cette confidence me revient aujourd'hui, à moi aussi comme une Parole de Dieu, comme la Parole que Dieu adressait à Jean le Baptiste dans le désert, comme la Parole que Dieu adressait à cette grand-maman par cette femme qui avait tout simplement aplani la route qui la conduisait chez son notaire, ce jour-là. La Parole de Dieu m'est toujours adressée et elle me vient à travers les cris de ceux et celles qui attendent d'être écoutés, qui ont besoin d'être écoutés comme cette vieille grand-maman. Est-ce que je sais encore accueillir cette Parole? La cueillir? Il faut me déplier, aplanir la route, combler les ravins... Tout est toujours possible. Mais, il y a un mais... Si tu veux... si je veux...

Suggestion: Le Risque de Dieu, écrit par Olivier Le Gendre, Ed. Anne Sigier.


Normand Barré

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