Réflexion pour le dimanche des Rameaux C
Lettre aux Philippiens 2, 6-11
Lui qui était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu ; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix. C'est pourquoi Dieu l'a élevé au-dessus de tout ; il lui a conféré le Nom qui surpasse tous les noms, afin qu'au Nom de Jésus, aux cieux, sur terre et dans l'abîme, tout être vivant tombe à genoux, et que toute langue proclame :
« Jésus Christ est le Seigneur », pour la gloire de Dieu le Père.
Pour comprendre le sens profond de l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, il faut rafraîchir nos mémoires sur la mentalité juive concernant le Messie. Selon eux, le Messie devrait être un leader politique, un héro, un militaire redoutable qui guiderait les Juifs dans les batailles et les combats, un partisan farouche de la guerre, quelqu'un qui mettrait en déroute leurs ennemis. En un mot, quelqu'un par qui ils espéraient avoir leur libération du joug de l'occupation romaine. La foule proclamait sa foi en Jésus comme le messie qu'elle attendait depuis bien longtemps, celui qui devrait déclencher la révolte contre les occupants Romains, pour les chasser tous hors de la ville Sainte. Il est écrit que Jésus est assis sur un petit âne. Rien de violence, rien de politique, le petit âne est le signe de la non-violence, des habitués à toutes les oppressions, aux moqueries. C'est la monture des petites gens, des enfants. Et précisément, ce sont surtout les enfants qui lui font cortège ! Une telle foule joyeuse pleine d'enfants n'avait pas de quoi inquiéter le pouvoir en place.
Jésus était vraiment le Messie, mais pas le Messie révolutionnaire et guerrier que les Juifs attendaient. Contrairement à ce qu'ils pensaient, Jésus n'était pas venu faire la guerre, tuer, faire la violence il était plutôt un serviteur obéissant de Dieu, un Messie humble, c'est la raison pour laquelle, en entrant dans la ville il était monté sur âne, ce qui symbolise sa simplicité et son humilité. Par son ministère, Jésus a prouvé aux juifs qu'il était venu dans ce monde faire la guerre non pas aux vies humaines mais la guerre au mal sous toutes ses formes : contre le péché, l'égoïsme des hommes, l'injustice, l'exploitation.
Le récit de la Passion, comme tout l'évangile de Luc nous rappelle la miséricorde de Dieu manifestée en Jésus. La présentation de Luc est très sobre. À part la comparution devant Hérode, il ne s'attarde pas sur le déroulement de la passion (comparez au film de Mel Gibson). Ce qui importe, c'est l'attitude de Jésus et des apôtres. Au moment où il écrit, Luc est très conscient des difficultés que rencontrent ceux qui adhérent à la jeune foi chrétienne. Il connaît les persécutions dont ont été victimes les premiers témoins et il a conscience qu'elles ne cesseront pas de sitôt. Luc atténue la responsabilité des bourreaux en situant la passion dans un drame plus vaste qui les dépasse. Le Satan qui s'était retiré au sortir du désert, revient à son heure. C'est à lui qu'est attribuée la démarche incompréhensible de Judas et l'attitude timorée des apôtres. Jésus a le souci de notre misère et de notre souffrance. Jésus fera l'expérience de l'abandon et de la solitude. Il sera dramatiquement seul. L'incompréhension et le rejet vont se transformer en cruauté: faux témoignages des pharisiens et des grands prêtres, haine de la foule, railleries et tortures des soldats. Au moment où il a besoin de support, ses amis dorment et tous ses proches fuiront après son arrestation, l'ami intime ira même jusqu'à dire qu'il ne le connaît pas. Il sera renié.
Les reniements sont présents tout au long du récit de la passion.
La relation du pouvoir et de l'argent " Que me donnez vous si je vous le livre, dit Judas ? "
L' endormissement dans la foi " vous n'avez pas eu la force de veiller une heure avec moi ".
L'hypocrisie vis-à-vis de ceux que l'on embrasse pour mieux les perdre "celui que j'embrasserai c'est celui là ".
La lâcheté, quand affirmer sa foi peut nous valoir des soucis, nous sortir de notre tranquillité, pour nous exposer aux yeux des autres " Alors les disciples l'abandonnèrent tous et s'enfuirent ".
Notre embarras, notre rejet plus ou moins conscient, devant ceux dont la souffrance est par trop insupportable " Il en a sauvé d'autres, qu'il se sauve lui-même ! "
Notre incrédulité devant l'incroyable parole de Jésus qui se dit Fils de Dieu et annonce la Résurrection et la venue du Royaume " ils se moquaient de lui en disant " Salut Roi des Juifs ".
La bonne conscience que nous pouvons avoir : dans la rue, le métro, nos banlieues, devant tous ceux qui sont victimes de la violence et de l'injustice et pour lesquels nous disons " Je ne suis pas responsable du sang de cet homme ".
L'endurcissement de nos coeurs devant des pardons que nous croyons impossible (dans nos familles, avec ceux que nous avons croisés et qui nous ont déçu) ; et pourtant nous entendons Jésus qui dit : " Père, pardonne leur ils ne savent pas ce qu'ils font... ou encore au bandit crucifié avec lui " Je te le dis -aujourd'hui- avec moi tu seras en paradis ". Oui, pardonner à ceux qui nous ont fait mal : pour que germe et grandisse l'Amour dans un monde qui connaît naturellement la haine. Parce qu'il s'en remet au Père, l'agonie de Jésus qui se continue jusqu'à la fin du monde devient délivrance et résurrection pour celui qui croit.
Jamais Jésus n'est présenté avec autant d'humanité dans son ouverture aux autres. L'épreuve pourrait l'amener à se replier sur lui-même. Au contraire, il la dépasse et donne une impulsion particulière au souci qu'il a toujours manifesté en faveur des détresses qu'il rencontrait. Cette ouverture aux autres est également pour lui l'occasion de rectifier les réactions des uns et des autres lorsqu'ils se trouvent associés à ce drame, que ce soient les illusions des apôtres, les lamentations des filles de Jérusalem, la timide espérance du "bon larron".
Prenons le temps, tout au long de cette semaine pour réfléchir sur cette attitude utilitaire de la foule qui peut nous sembler décourageante, et nous donne immédiatement une leçon : 80 %, si ce n'est 90 % ,des croyants viennent vers Dieu, vers l'Eglise, vers la prière, par utilitarisme : pour sauver leurs âmes, obtenir une bénédiction, une grâce ou un quelconque soulagement. Ne les critiquons pas. Ne soyons pas prétentieux, n'exigeons pas une religion désintéressée. Ne comptons pas non plus sur notre stabilité, ni sur celle de notre voisin, car aujourd'hui vous crierez : «Hosanna au plus haut des cieux !» et demain peut-être : «Crucifie-le !» Le même homme, dans sa vie, peut changer, non seulement vers le mal, mais vers le bien ; ce qui est merveilleux, c'est que celui qui est tombé très bas, peut remonter et clamer : «Hosanna au plus haut des cieux, béni soit le Fils de David !».
Bonne Semaine Sainte.
Serge Lefebvre