Réflexion pour le 30e dimanche du Temps Ordinaire C
Qu'est-ce qu'être juste?
Le pharisien de l'Évangile était un militant convaincu de toutes les justes causes. Mais, être convaincu est une chose; que la chose dont on est convaincu soit exacte en est une autre. Il ne ménageait ni sa peine, ni son argent, ni son temps. Il était dans de nombreuses activités associatives, syndicales, politiques. En militant rigoureux, il se formait, réfléchissait, lisait de nombreux journaux et revues, suivant de près l'actualité comme la ligne du parti. Il s'imposait des loisirs culturels de bon niveau. Mais il avait beaucoup de mal à imaginer que l'on puisse ne pas s'intéresser à toutes ces questions si passionnantes. Au fond de lui même, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver une forme de mépris pour ses voisins, collègues, concitoyens, sans aucune conscience politique, en tenant une couche épaisse d'ignorance et de superficialité, ne se rendant même pas compte de leur propre exploitation et aliénation...
Le publicain de son côté, menait une vie sans grands buts, s'intéressait plus au sport ou aux jeux de hasard qu'aux nobles causes, s'adonnait même à quelques combines pour arrondir ses fins de mois, se contentait de parcourir les potins de la presse locale, consommait sans modération les médiocres feuilletons, jeux et variétés télévisées. Mais il reconnaissait honnêtement ses limites sans se penser exemplaire d'aucune façon.
La grande difficulté de cette parabole surgit de la tentation de se prendre pour le publicain afin de pouvoir désigner l'autre comme pharisien. On fait fonctionner la parabole précisément dans le sens qu'elle critique, en disant que celui qui est coupable, méchant et pécheur, c'est l'autre !
Le pharisien dit vraisemblablement la vérité. On voit mal cet homme être coupable d'adultère, ne pas payer sa dîme, ni obéir à la loi. Le tableau qu'il dresse de lui-même n'est pas un mensonge. Il dit vrai quant au comportement "juste", y compris le partage des biens. Cet homme fait ce qu'il dit. Seulement, cette attitude par elle-même, entraîne un certain nombre de conséquences.
Elle pousse à croire qu'on est juste avec Dieu dès lors qu'on a simplement satisfait à des règles. Elle laisse supposer que ceux qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas, suivre les mêmes règles, le font volontairement, par méchanceté et noirceur d'âme. Mais que sait-on de leur parcours ? Que sait-on exactement de ces remous profonds, de ces troubles qui agitent des êtres et qui ne leur permettront jamais d'être à la hauteur d'une vie tranquille, sans problèmes ni difficultés...? Il y a des blessures profondes de la personne qui l'entraînent parfois sur des rivages où elle ne voudrait pas accoster.
Le pharisien est de ceux qui ne veulent pas que le Christ pardonne, que le Christ aille rejoindre les pécheurs et qui traitent de faiblesse et de complicité tout acte de miséricorde et de tendresse. Pour ceux-là, tout devient très compliqué, car le tort du pharisien est là : il appelle Dieu à témoin de sa vertu.
Le publicain au moins invoque, crie, supplie, en un mot il s'adresse à Dieu en le reconnaissant comme Celui qu'il peut prier, vers lequel il peut se tourner.
La vérité de la croyance de tous les pharisiens en leur propre justice est douteuse. Cette croyance fausse le rapport aux autres. Le pharisien utilise Dieu pour se distinguer des autres et se discerner des diplômes et des titres, afin d'être reconnu dans sa justice. Le drame de cet homme, car c'en est un, consiste à enfermer Dieu dans le miroir qu'il édifie de sa propre existence. Mais cela ne touche pas l'essentiel : la façon dont il se situe par rapport à Dieu. Refusant d'être vraiment homme, il ne s'ajuste pas à Dieu. Sa conviction même d'être "différent" est le péché.
Personne n'est sauvé parce qu'il fait des bonnes actions. Seul celui
qui se rend compte qu'il est perdu et qui demande l'aide de Dieu sera
sauvé gratuitement. Chacun doit passer par là pour être béni de Dieu.
Y suis-je passé ?
Serge Lefebvre
d'après diverses sources