Réflexion pour le 29e dimanche du Temps Ordinaire C
Le christianisme a-t-il fait son temps? Cette question est l'écho de ce que pensent bien des baptisés, et notamment un bon nombre des jeunes-adultes devant la situation de leur Église. Le tragique déclin actuel est-il passager? Pouvons-nous espérer que nous allons assister, dans un temps prévisible, à un renversement des tendances? Les statistiques ne sont que des chiffres et n'expriment jamais toute la vie. Cependant certains chiffres peuvent être comme un signal d'alarme qui nous réveille. Pour notre diocèse, la fréquentation de l'assemblée dominicale est aujourd'hui de moins de 15%. Évidemment la vie chrétienne ne se limite pas à la pratique eucharistique, mais si la pratique évangélique de la solidarité et de la justice est importante pour l'avancée du Règne de Dieu dans le monde, il faut encore qu'on puisse former des chrétiens et des chrétiennes pour témoigner de cet Évangile. Or la formation, l'initiation à la vie chrétienne nécessite des communautés vivantes. Où trouver de tels milieux, alors que la famille est souvent en crise et que la paroisse n'est plus une communauté... On est rendu à parler de nouvelle évangélisation dans notre propre société.
Sûr de sa puissance et fermé sur lui-même, notre monde technique ne pratique plus et il ne prie plus. Regardons un instant la foule assommée du métro, celle de la queue des cinémas; observons une famille « de chez nous » à l'heure où l'on ferme la télévision Et pour les chrétiens eux-mêmes que nous essayons d'être, n'y a-t-il pas toutes les raisons à notre manque de foi ? Qui de nous ne s'est surpris à murmurer : « A quoi bon ? je suis trop faible et le ciel est trop loin. Dieu ne sait-il pas d'ailleurs mieux que moi ce dont j'ai besoin ? Pourquoi prier... ?» «D'ailleurs, j'ai prié et je n'ai pas été exaucé... »
Pourtant l'Évangile d'aujourd'hui contient une exhortation à la prière. «[Jésus] leur dit aussi une parabole, pour montrer qu'il faut toujours prier et ne pas se lasser». C'est un précepte moral applicable à tous les temps, à toutes les occasions ; prier, sans se lasser, tel est le devoir de quiconque connaît le Seigneur. La parabole nous enseigne que le Seigneur écoute les prières qu'on lui adresse au milieu de l'épreuve, et qu'il ne manquera pas de les exaucer. Il ne s'agit pas seulement de la bonté de Dieu, en contraste avec le juge de la parabole, mais de la valeur qu'ont, à ses yeux, tous ceux qui lui appartiennent.
Nous avons tous déjà rencontré quelqu'un qui se dit incapable de prier et même de croire à l'existence d'un Dieu juste et bon: à cause des horreurs de la guerre et du terrorisme, ou à cause d'un deuil cruel, ou parce que, à peine sorti d'une enfance difficile, il a dû trimer dur encore longtemps pour parvenir à faire son chemin dans la vie. On est mal à l'aise devant une telle personne. Il y a une foule de questions qu'on évite, un peu comme l'infirmière qui ne sait par quel bout prendre un patient couvert de plaies vives. Oh! on sait bien que cette personne est aveuglée par sa douleur, que Dieu existe réellement, qu'il est bon, qu'il est juste, qu'il est même le seul juste et le seul bon! On sait tout ça, mais on n'ose pas en parler, on n'ose pas témoigner.
Il y a dans les « Mémoires » de Simone de Beauvoir, une page atroce : celle qui nous montre une adolescente, par une chaude nuit de vacances, « sommer Dieu, s'il existait, de se déclarer ». Et Simone de Meauvoir de conclure : « Il se tint coi et plus jamais je ne lui adressai la parole. Au fond, j'étais très contente qu'il n'existât pas. J'aurais détesté que la partie qui était en train de se jouer ici-bas eût déjà son dénouement dans l'éternité. »
Quand nous nous plaignons de n'avoir pas été exaucé, notre reproche n'a pas sans doute cette assurance, mais peut-être nous méprenons-nous, nous aussi, sur la prière. Celle-ci est en effet le plus souvent conçue comme une demande, et c'est dans une attitude de quémandeur que nous nous présentons neuf fois sur dix devant Dieu. Dieu, avant d'être le pourvoyeur de nos besoins, est d'abord le Père que réjouit l'amour de ses enfants et qu'attriste leur ingratitude ou leur indifférence. Avant d'être requête intéressée, notre prière doit être louange gratuite à celui qui est le Seigneur de toutes choses. C'est l'extase de François aveugle improvisant son « Cantique » sur la miraculeuse petite terrasse de Saint- Damien...
Notre prière doit être aussi une action de grâces. Le mot merci n'est plus guère en honneur de nos jours. Pourtant n'est-ce pas merveilleux de pouvoir simplement respirer et sentir, penser, aimer, agir, exister ? Ce vase sur la table et cet arbre là-bas, dans le champ, le paysage alentour et le soleil là-haut. Et nos amis, notre conjoint, nos enfants... Comme on comprend alors que rien ne va de soi ! »
Rendons grâce pour le meilleur et pour le pire, pour les événements attendus ou surprenants de notre vie. Prions Dieu qu'il aide à faire naître un véritable tissu communautaire et qu'il nous aide dans cette nouvelle évangélisation.
Serge Lefebvre