Jeudi Saint ou la dernière soirée
d'après Le Royaume Caché
de Éloi Leclerc
Les quatre évangélistes ont raconté cette dernière soirée. Mais ils l'ont fait d'après des traditions différentes. Selon l'une de ces traditions, dont Jean est le grand témoin, le dernier repas fut un repas d'adieu, au cours duquel le Maître, dans un discours empreint de gravité et d'affection, fit aux disciples ses ultimes recommandations, leur donnant rendez-vous dans la maison du Père, et leur livrant son testament spirituel, en un geste symbolique - le lavement des pieds. L'autre tradition, dont les évangiles synoptiques se font l'écho, place l'essentiel de cette soirée et du dernier repas dans une action cultuelle : l'institution eucharistique.
Les deux traditions se réfèrent au même événement, à savoir le don que Jésus a fait aux siens de sa propre vie. Mais tandis que la première met en lumière l'engagement existentiel, la deuxième en retient l'aspect sacramentel. La première parle de la réalité du don, de l'amour qui va jusqu'au sacrifice de la vie; la seconde rapporte le rite chargé de signifier cette réalité. La première, proposant en exemple l'engagement de Jésus, entraîne les disciples, à travers l'exigence du service et du sacrifice, vers le grand rendez-vous dans la maison du Père, vers la communion plénière et définitive : elle est tout orientée vers le Royaume céleste. La deuxième, au contraire, faisant mémoire du rite institué par Jésus avant de mourir, montre le Seigneur déjà présent dans la communauté actuelle, avec l'efficacité de son sacrifice.
En disant ces paroles : « Faites cela en mémoire de moi », Jésus ne demande pas seulement de reproduire un rite; il invite les siens à entrer dans son sillage, à communier vraiment à son don, en se faisant eux-mêmes les serviteurs les uns des autres et en donnant leur vie pour leurs frères.
Une discussion, en effet, s'était élevée au cours du repas, entre les disciples. Il s'agissait de savoir lequel d'entre eux pouvait être tenu pour le plus grand. Jésus qui les écoutait, leur dit enfin . « Les rois des nations leur commandent en maîtres, et ceux qui dominent sur elles se font appeler bienfaiteurs. Entre vous, rien de tel. Mais que le plus grand parmi vous prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place de celui qui sert. Lequel, en effet, est le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ? Or moi, je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert » (Lc 22, 24-27). Ces paroles que Luc fait dire au Maître, en cette dernière soirée, mettent en lumière l'aspect existentiel de la Pâque de Jésus - le signe de la venue du Royaume et de la nouvelle proximité de Dieu, ce n'est pas seulement un rite, ce sont de nouvelles relations entre les hommes : des relations, non plus de domination mais de service mutuel, où se révèle la tendresse du Père. En Jésus, Dieu s'est approché des hommes, non en seigneur et en dominateur, mais en serviteur et en frère.