Des textes proposés par le C.P.P.
Dmitri, le paysan
ou
Le monde se fait, il a besoin de moi

J'ai envie de raconter tout simplement une histoire. Une histoire qui tourne dedans ma tête et qui colle au-dedans de mes tripes, qui ne fait qu'un avec moi. C'est une histoire de Tchékhov qui m'avait bien impressionné quand je l'avais lue pour la première fois. Je ne sais plus ce qui est souvenir et ce qui est né de moi. Alors je te raconte.

Les cloches carillonnent, et comme de petits lutins, les notes courent dire à travers la campagne que Christ est ressuscité, car c'est Pâques. Il soleille. Les fidèles sortent de la messe. L'un deux, un paysan, monte immédiatement dans sa voiture, sa femme à son côté avec sur les genoux le gâteau béni pour le repas de Pâques. Tous les passants le saluent en disant : "Christ est ressuscité". Et lui, tout heureux, levant la main avec enthousiasme, de répondre : " Christ est ressuscité, Christ est ressuscité". Il est heureux, heureux, il fouette son cheval, il le fouette son cheval, il le fouette pour rien, pour exprimer sa joie, et il chante, il n'a de goût que pour chanter.

Mais, tout à coup, sur le bord de la route, sortant d'un fossé, le visage ravagé d'un homme tout en haillons s'approche de lui. Dmitri - c'est le nom du paysan, - de dire : "Tu es cosaque. Christ est ressuscité".

"Je le sais que Christ est ressuscité, de répondre le cosaque, mais moi, je reviens de guerre, je suis blessé et j'ai faim".

"Femme, dit Dmitri, donne-lui un bon morceau de notre gâteau béni".

"Tu n'as pas honte, Dmitri. Mauvais chrétien, tu oublies que le gâteau béni doit être partagé en famille au repas de Pâques selon la sainte coutume".

Dmitri s'arrêta net. Il regarde sa femme : il y a dedans ses yeux comme la colère. Il croyait la connaître. Se serait-il trompé ? Dmitri s'arrête net de chanter et de fouetter son cheval. Il a mal, des larmes coulent le long de son visage. La vie s'est comme cassée tout en dedans de lui.

"Qu'as-tu à bouder ? " dit sèchement sa femme lors du repas à la ferme. "Des cosaques, il y en a partout. Si tu en nourris un, des centaines d'autres arriveront qu'il faudra nourrir aussi. Tu n'y penses pas ?"

Mais Dmitri ne semblait rien entendre. Il était descendu loin, bien loin en lui-même, là où la rencontre de l'autre devient possible. Sa femme se raidit de plus en plus, puis elle éclate de colère. Rien ne semble distraire Dmitri jusqu'au moment où il sonne la cloche qui est tout près de lui sur la table. Deux de ses serviteurs arrivent, il leur dit : "Allez sur la route. Vous trouverez là un cosaque tout en haillons, blessé, seul. Amenez-le ici".

Comme ils tardaient à revenir, Dmitri impatient, selle son cheval et à son tour, il prend la route pour aller à la rencontre de ses serviteurs. "Nous n'avons pas vu de cosaque" lui disent-ils.

Dmitri rentre alors à la maison, sort une bouteille de vodka, s'en verse un grand verre, puis un autre encore. À partir de ce jour, Dmitri se mit à boire, il n'avait plus de goût pour le travail : il buvait et il dormait - il ne faisait plus que cela. Sa femme le quitta alors. Et il dut vendre, vendre... et il devint lui-même un errant, un mendiant. Peu à peu, il vit s'éloigner de lui tous ceux qui avaient été amoureux de ses biens, de sa femme, aux jours de sa prospérité.

Et quand on lui demandait, "que t'es-t-il arrivé, Dmitri ?", "Ah ! répondait-il, c'est ce cosaque qui ne me sort pas de la tête".

C'est vrai, c'est un risque de prendre au sérieux le mal des hommes, de savoir qu'aujourd'hui au moment même où je m'amuse avec des idées, des topos, des slogans, des hommes et des femmes sont torturés s'y arrêter pour de vrai pendant quelques instants, c'est accepter comme Dmitri d'être blessé dans sa propre chair, de prendre le risque que ce cosaque qui est tout près (solitude, maladie incurable, injustices) ne me sort plus de la tête.

Faudrait-il alors penser que le monde d'aujourd'hui ne peut plus se faire, qu'il ne peut que nous écraser, nous défaire à notre tour? Quelqu'un est venu et qui est plus fort que la mort et qui a dit : "Ma vie, personne ne me l'ôte, je la donne moi-même", et depuis cet instant tout est possible.

Dmitri, ouvre les yeux, n'essaie plus d'oublier, serre ta bouteille de vodka, regarde, tu vois : de la déchirure pousse une tige de blé, du trou creusé sur le Calvaire surgit l'arbre de la Croix qu'est Jésus : des hommes qui étaient dispersés se rassemblent. Dmitri, tu savais que christ est ressuscité, mais tu avais oublié que c'est sur la route que tu le retrouves : avec les disciples d'Emmaüs, sur le bord de la grève préparant le petit déjeuner. Reprends la route, Dmitri, c'est là que tu pourras refaire le monde. Tu veux, je t'accompagne... Le monde se fait, il a besoin de toi, Dmitri... il a besoin de moi. Le monde se fait : pas dans l'ordre à faire régner, mais sur les routes à ouvrir devant soi Lève-toi et marche. "Si ma femme croit que je vis, c'est qu'elle croit que je marche"


Normand Barré


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