Dieu dans le monde
Olivier Le Gendre
(tiré du livre Les masques de Dieu)

Le 14 mars 1943, Philippe Carbon fut ramené dans sa cellule de  la rue Lauriston après un interrogatoire qui cette fois-là n'avait duré que trois heures et demie. Tous les jours depuis son arrestation un mois plus tôt, il avait subi les mêmes sévices. Philippe Carbon avait soixante-cinq ans. Son corps épuisé rendit un dernier souffle la nuit suivante sans que ses geôliers ne s'en aperçoivent.

Le 25 août 1944, avant de tomber en panne, la chambre à gaz de Mauthausen ferma ses portes sur 250 vieillards, hommes et enfants juifs décharnés. On n'entendit pas un hurlement. Après deux jours d'arrêt, la chambre reprenait son activité.

Le 3 mars 1949, Fédor Alexandrovich Rachine entra, sain d'esprit, à l'hôpital de son goulag. Accusé d'être fou, il le devint réellement trois mois et trente-cinq injections chimiques plus tard.

Un jour de l'an 30, Jésus de Nazareth fut cloué sur une croix à Jérusalem. Accusé de s'être prétendu le fils de dieu et de troubler l'ordre du monde, il mourut vers la troisième heure de l'après-midi.

À l'échelle humaine, le fils de dieu n'a pas manqué, au cours des siècles, de compagnons d'un même  héroïsme, d'une même abnégation, d'une même charité. La souffrance extrême du supplicié de la croix ne l'emporte pas en intensité ni en durée sur l'extrême souffrance du torturé des caves de la Gestapo ou sur l'affreuse agonie du prisonnier d'un goulag. Le fils de dieu ne l'emporte pas sur les hommes par l'horreur de sa mort.

La mort du crucifié après son chemin de croix nous émeut, croyants et non-croyants, mais elle n'est pas en elle-même plus émouvante que la mort du cathare poursuivi par l'Inquisition, celle du juif dans la chambre à gaz, celle de l'enfant martyrisé.

Un esprit cynique et révolté pourrait même avancer que, dieu n'empêchant pas la souffrance et la mort, c'est une juste punition que son fils en soit la victime.

La crucifixion du fils de dieu n'est pas extraordinaire. Elle n'est pas plus scandaleuse que les tortures jusqu'à la mort infligées siècle après siècle à ces hommes et à ces femmes devenus compagnons de destin du crucifié. Cette mort d'un dieu n'est incompréhension et scandale que pour ceux qui fantasment sur un dieu de succès, de puissance et de gloire à la façon dont le monde juge le succès, la puissance et la gloire. Si elle est aberrante pour qui installe la force comme valeur suprême, elle est tristement banale comparée à toutes les morts infligées par des hommes à d'autres hommes.

Le fils de dieu sur sa croix épouse le destin de l'homme dans sa nature la plus intime: la souffrance. Il devient semblable à ce que l'homme connaît de plus essentiel: l'échec de la vie. En acceptant d'être vaincu, dieu s'est fait homme totalement. Aurait-il voulu éviter la défaite de la croix qu'il n'aurait pu prétendre s'être fait homme. Il aurait joué à l'homme, il aurait fait semblant.

Nous avons du mal à admettre cette mort, et nous la glorifions. La mort de l'homme est son échec ultime, essentiel et définitif, jugeons-nous avec raison. Croyants, nous aurions instinctivement espéré que notre dieu de toute-puissance ait voulu échapper à notre échec d'homme. Nombreux sont ceux qui ressentent apitoiement ou colère, qui s'émeuvent ou s'indignent qu'un dieu ait pu accepter la mort, et la mort ignominieuse de la croix.

Je comprends cette émotion et cette révolte, mais elles sont déplacées, car, naissant comme homme, dieu ne pouvait échapper à la mort d'homme.

Le fils de dieu voulu homme crucifié est un événement normal et naturel, car la mort violente, la mort souffrante, l'agonie qui n'en finit pas, l'agonie torturée est l'horizon, la nature et la norme de l'homme.

Dieu s'est voulu homme. Depuis deux mille ans, croyants ou non-croyants, nous entendons cette simple phrase. Chaque année, croyants et non-croyants fêtent la naissance au monde d'un dieu, et cet événement banal a perdu toute signification.

Un dieu qui vient au monde comme homme est un dieu qui accepte d'être vaincu, qui accepte de rejoindre sa création dans sa condition la plus nue: la mort. À la limite, on pourrait penser qu'il ne vient que pour mourir, puisque l'issue de la vie est la mort.

Il n'y a pas eu au monde d'homme qui ait été exempté de connaître la souffrance, et il aurait été anormal que le dieu fait homme y échappe.

Au regard du monde, tout homme est un vaincu. Au regard des critères de succès et de victoire du monde, aucun homme n'est vainqueur. Le monde et le temps du monde, le corps de l'homme et sa solitude en font un être limité à la fin prévisible: la défaite.

Les puissants, quand ils se retrouvent loin de l'adulation, le savent aussi bien que les autres: ils ne gagnent pas vraiment, ils font semblant, et leurs succès sont des leurres. Les faibles la connaissent tous les jours, cette défaite aux yeux du monde qui leur colle à la peau et les rend humbles.

Le fils de dieu sur la terre ne parlait pas de lui-même comme fils de dieu, mais il se nommait fils de l'homme. Être homme, c'est souffrir, parfois l'oublier, parfois le mépriser, mais c'est fondamentalement souffrir. Et puis c'est mourir. Mourir sans s'en apercevoir, mourir dans la terreur, mourir comme un soulagement de trop souffrir, mourir comme une délivrance de vivre mal.

Il ne faut pas raconter trop d'histoires quand on parle du fils de dieu: sa mort n'est pas glorieuse et sa croix n'est pas victoire en tant que telles. Sa mort est la mort normale de l'homme, sa croix, la torture que le monde inflige continuellement à l'homme. Le fils de dieu est fils de l'homme, et l'homme est la victime du monde.

Le fils de dieu n'a pas eu une mort de surhomme qui l'emporterait en horreur, en souffrance et en héroïsme sur celles de tous les autres hommes. La mort du fils de dieu ne suscite pas plus l'admiration que celles de millions d'autres hommes avant et après lui. Elle n'emporte pas plus la conviction que celles de bien des humains massacrés de par le monde au nom d'un idéal, par la bêtise, dans l'indifférence, par accident.

Les conditions de la mort du fils de dieu ne constituent pas des arguments prouvant son caractère divin. Cette mort serait plutôt des contre-arguments pour ceux qui veulent un dieu de gloire humaine, un dieu des forts et des puissants, un dieu de révolution, de revanche, un dieu surhumain.

Dieu n'est pas surhumain, il est différent et semblable à la fois. La tentation de certains hommes de vouloir un dieu surhumain est assez pathétique. La perception de la condition souffrante de l'homme leur fait souhaiter un univers libéré de cette condition, un monde supraterrestre habité par un dieu totalement différent de sa création.

La vision de l'impuissance de l'homme, de ses souffrances, de ses peines, les pousse à attendre un autre monde débarrassé des faiblesses, des douleurs et des fardeaux humains, un dieu délivré des pesanteurs et de la douleur de l'homme.

Le coup est rude de s'apercevoir que dieu vient au monde non dans la puissance et la gloire, mais comme humain pour succomber humainement sous la loi du monde.

L'extraordinaire pour le fils de dieu n'est pas d'être mort comme un homme, c'est d'être né comme un homme, et aussi d'être ressuscité. À partir du moment où il voulait venir dans le monde comme tous les hommes y viennent, son chemin était tracé: il devait quitter ce monde comme tous les hommes le quittent.

Ce n'est pas la mort de dieu sur la croix qui est un scandale, c'est sa naissance. Ce n'est pas la crucifixion de l'homme-dieu qui est aberrante, c'est la décision de dieu de se faire homme.

Homme réel, sans passe-droit et sans privilège, sans aménagement de sa condition et sans tricherie, le dieu-fait-homme est vaincu dans la souffrance. C'est un événement naturel. Mais le dieu tout-puissant, le dieu créateur, le dieu maître du monde, le dieu adoré qui devient homme réel, alors, oui, nous plongeons dans l'incompréhension, nous atteignons le contre-nature.

La question qui se pose est finalement simple. Quel est ce dieu qui a voulu être homme? À quoi cela correspond-il, dans l'esprit d'un dieu, que de vouloir devenir homme?

Le dieu chrétien est le seul à avoir conçu et mené à bien ce projet saugrenu de devenir homme. Allah n'est pas venu dans le monde comme homme, et le Bouddha ne s'est jamais prétendu dieu. Les dieux mythologiques, pour leur part, se sont toujours plus ou moins amusés des ennuis des hommes et n'ont pas eu l'idée de venir les partager.

Qu'est venu faire le dieu qui est le mien dans cette galère? Surtout ne pas répondre trop vite.

Texte proposé par
Serge Lefebvre

Textes ... C.P.P.
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