Les Noces de Cana
D'après le livre de Jacques Duquesne : Jésus
Il s'agit, selon l'auteur de l'Évangile, Jean, d'un « signe ». Pour Jean, en effet, un miracle a une fonction démonstrative. Il l'écrit vers la fin de son Évangile : « Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d'autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit pour que vous croyiez. »
Mais ce récit-là est différent de ceux qui vont suivre, des guérisons et des exorcismes.
* Il n'a pratiquement pas de témoins, mis à part le personnel, le marié, Marie et les
disciples dont Jésus s'assure ainsi la fidélité.
* Les bénéficiaires - les mariés et leurs parents que la pénurie de vin eût beaucoup
embarrassés - ne sont pas nommés, contrairement à ce qu'on peut lire dans la
plupart des récits des miracles.
* La mariée n'apparaît à aucun moment alors qu'elle est la vedette de tout mariage,
le marié fait seulement un passage discret à la fin du récit.
*Ces silences sont d'autant plus remarquables que Jean ne nous laisse rien ignorer
en revanche de certains détails concernant, par exemple, les six jarres d'eau et
leur contenance.
Ni les bénéficiaires du miracle, d'ailleurs, ni leurs proches n'avaient demandé quoi que ce soit. Voilà donc un miracle gratuit, un miracle-don, sur l'initiative de Jésus et de sa mère, qui n'est un signe que pour les intimes et les serviteurs. Ils ne manquent pas d'intérêt non plus, les serviteurs. D'ordinaire, Jésus n'utilise guère d'intermédiaires. Il agit directement, que ce soit, dans le même Évangile de Jean, pour la multiplication des pains («Alors Jésus prit les pains et, ayant rendu grâces, il les distribua aux convives, de même aussi pour les poissons » ), pour la guérison de divers malades ou pour la résurrection de Lazare.
*Pourquoi Jean s'étend-il ici sur le rôle des serviteurs et leur obéissance ?
*Pourquoi ne vont-ils pas expliquer au maître d'hôtel comment
l'eau est devenue vin ?
*Pourquoi n'est-il fait aucune mention de leur admiration après le miracle,
contrairement à ce qui se passe dans d'autres récits du même type ?
Tant de remarques et tant de questions montrent que ce récit de miracle là mérite un traitement spécifique. La conclusion s'impose, le récit de Cana n'est pas de type biographique, il s'agit donc d'un symbole. Ou plutôt de plusieurs symboles, parfois mêlés à des éléments réels. Commençons par ceux-ci. Le récit met d'abord en évidence une certaine rupture avec le Baptiseur. Personne n'imagine l'ermite chevelu qui prêche au bord du Jourdain allant faire la noce à Cana et y demeurant assez longtemps pour que soient épuisées les provisions de vin constituées par les organisateurs de la fête. Ce n'est pas du tout son genre. Jésus n'agit pas ainsi par provocation, mais à l'occasion d'un mariage, et c'est de vin qu'il s'agit.
Le vin à symbolique à plusieurs niveaux. Quand l'évangéliste écrit l'histoire de Cana, il a en tête deux événements : le dernier repas pris par Jésus avec les Douze, la Cène, au cours de laquelle il leur a donné à boire du vin en disant que c'était son sang ; puis sa mort et sa résurrection, autrement.
Autre symbole du vin -. la joie, évidemment. Enfin, et surtout, le vin est, dans le Cantique des cantiques, le signe de l'union amoureuse. Et il coulera à flots lors du banquet céleste, des noces entre Dieu et l'humanité, à la fin des temps. Les prophètes l'annoncent.
Amos
« Les montagnes feront couler le jus de raisin, toutes les collines en seront ruisselantes. »
Isaïe
« Le Tout-Puissant va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux. »
A quelles noces pense l'auteur du récit de Cana? Dans celui-ci, on l'a déjà souligné, la mariée, bizarrement, n'apparaît pas : le premier rôle est tenu par Marie. Laquelle n'est pas désignée par son nom mais comme la « mère de Jésus» . Aux yeux de la plupart des critiques, cette mère de Jésus représente ici Israël (et aussi, pour certains, l'Église).
Le récit annonce donc les noces d'Israël avec Dieu (le marié) réalisées grâce à Jésus. Il peut dès lors se lire ainsi : Israël constate sa détresse (la pénurie de vin) mais Jésus se fait tirer l'oreille car sa mission est bien plus importante, universelle. Israël ne se décourage pas pour autant, lui fait confiance tout en renonçant à se l'approprier (Marie ne dit pas aux serviteurs : « Faites tout ce que mon fils vous dira », mais « ce qu'il vous dira »). Jésus alors se tourne vers les jarres, où avait été gardée l'eau pour les purifications, mais qui sont vides, ces paysans y ayant procédé tout au long de la fête. Ce qui signifie qu'Israël a fait son devoir (pas de manière parfaite puisque Jésus ne trouve que six jarres et non sept, chiffre sacré), qu'Israël a répondu, comme il croyait devoir le faire, aux désirs de Dieu. Et c'est à partir de là, en se fondant sur cet acquit, que Jésus agira.
Enfin, quand les serviteurs ont fait confiance et donc obéi (une fois de plus dans l'Évangile, ce sont les pauvres qui font la volonté de Dieu - ceux-là en seront récompensés par la vision du miracle), commence une ère nouvelle. Elle est marquée d'un mot : « maintenant ». Les serviteurs ayant rempli d'eau les jarres, Jésus leur dit : « Puisez maintenant et portez-en au maître du repas. » L'auteur du récit eût pu se passer de ce « maintenant » . Mais dans des textes de ce genre, il faut peser chaque expression avec un trébuchet, une balance de précision. Ce « maintenant » n'est pas là par hasard. Maintenant, grâce à la présence de Jésus, la nouvelle Alliance de Dieu et des hommes va se réaliser.
Tous les hommes de bonne volonté deviendront les alliés de Dieu, comme les serviteurs ont été dans cette histoire les alliés de Jésus. Sa mission aura été accomplie.
Le récit de Cana est riche d'autres significations. On peut noter que ce premier «signe», pour reprendre l'expression de l'évangéliste Jean, est donné à la demande d'une femme: quand Jésus répond à sa mère, il lui dit « femme »; sa féminité importe donc plus, ici, que sa maternité.
Une autre interprétation concerne la qualité des vins : celui qui a été servi d'abord représente la révélation progressive de l'identité du Dieu unique et de sa volonté faite à Israël par les prophètes; mais Jésus apporte une révélation plus complète, totale, d'où la qualité de celui qu'il fait servir, d'un cru infiniment supérieur, qui surprend le sommelier et dont les convives n'auront d'abord pas conscience.
Enfin, bien sûr, la transformation de l'eau en vin annonce l'eucharistie, la dernière Cène.
Bien qu'il ne soit pas de type biographique, le récit de Cana méritait donc une analyse détaillée. On peut d'ailleurs le considérer comme une préface : Jean, qui est le seul à raconter cette histoire, l'a placée au tout début de son Évangile, dont elle constitue le deuxième chapitre. Comme s'il voulait répéter sous une autre forme ce qu'il avait écrit dans le premier:
« La Loi fut donnée par Moïse; la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. Nul n'a jamais vu Dieu. Le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, L'a fait connaître. »
Le récit de Cana dit l'essentiel. Et, ce qui n'est pas négligeable, il place d'emblée la mission de Jésus sous le signe de la joie. Jésus parcourait la Galilée au milieu d'une fête perpétuelle. Ceux qui, au long des siècles, se dirent ses disciples l'oublièrent souvent.
Serge Lefebvre