Réflexion pour le 1er dimanche de l'Avent A
« Un peuple particulier, mais...
les bébés pleurent tous de la même façon»
Parmi les plus anciens documents de l'histoire chrétienne figure la «lettre à Diognète », rédigée vers 150. L'auteur y présente une défense des chrétiens, alors perçus comme athées dans le monde romain. On y
lit:
« Les chrétiens ne se distinguent du reste de l'humanité ni par le pays, ni par la langue, ni par les coutumes. Ils n'habitent pas de ville spécifique ni ne parlent une langue particulière. Mais alors qu'ils suivent les moeurs locales concernant le vêtement, la nourriture et les autres aspects de la vie, en même temps ils révèlent le caractère paradoxal de leur citoyenneté. [... ] En un mot, ce que l'âme est pour le corps, les chrétiens le sont au monde» .
Cette lettre peut nous faire penser à cet article paru dans la Presse. À Montréal, à l'étage de la maternité de l'hôpital où pratique le médecin accoucheur Vania Jimenez-Sigouin, il y a un long couloir. De chaque côté, des chambres d'accouchement, avec des portes. Des chambres de naissance. La nativité.
Les portes sont fermées lors du travail d'accouchement. De temps à autre, une porte s'ouvre, ou encore reste entrouverte. Des personnes y entrent et en sortent, parfois des médecins, parfois des infirmières, des accompagnatrices ou des membres de la famille. Dans le couloir, tout, à côté des portes, l'on voit souvent des personnes qui attendent une naissance. Parfois, leurs regards questionnent, pleins d'expectative, ceux qui entrent et sortent: « Tout va bien ? Tout se passe bien ? Combien de temps encore ? ».
Parfois pas de regards. La personne est absorbée à prier, ou à lire des psaumes de la Bible, des versets du Coran.
Les nuits sont parfois longues. Cette nuit-là, une femme chinoise accouche dans la chambre 2, une femme algérienne dans la 3, une femme juive dans la 4, une femme canadienne-française dans la 5. Notre médecin accoucheur imagine un jeu de chaises musicales. Il imagine que les personnes dans le couloir changent de portes. Ainsi, les personnes qui étaient assises devant la porte 2 attendraient devant la porte 4 et ainsi de suite. Il imagine encore un peu plus. Que l'on ait laissé les portes des quatre chambres entrouvertes, juste assez pour entendre le premier cri des bébés, et que les quatre bébés naissent en même temps.
Il se dit alors que rien, absolument rien, dans le cri des bébés, ne permettrait de distinguer le bébé chinois, du bébé algérien, du bébé canadien-français, du bébé juif. Il se dit que tous les bébés pleurent de la même façon en naissant. La culture, la religion, la langue, tout cela vient après. Et devient important.
Comme pour ce couple pakistanais qui est dans la salle d'accouchement. Personne n'attend à la porte. La femme est en travail, et son mari est avec elle; elle ne parle ni ne comprend nulle langue autre que sa langue maternelle et l'arabe. L'homme, lui, parle et comprend un peu l'anglais. C'est leur premier enfant qui va venir au monde; ils sont au Canada depuis moins de six mois. Seuls au Canada, aucun membre de leur famille ne s'y trouve en ce moment.
Elle a des contractions depuis plus de 12 heures; le mari est constamment à ses côtés, l'encourageant en arabe, traduisant les commentaires des infirmières et des médecins pour elle. Depuis le début du travail, dès son arrivée à la salle d'accouchement, la veille, le mari a sorti des bandes de papier sur lesquelles sont inscrites des écritures arabes et les a collées avec du ruban adhésif sur le ventre de sa femme. Ce sont des versets du Coran.
Mais quelque chose ne tourne pas tout-à-fait rond: il faut faire une césarienne. L'homme quitte la salle de travail, s'appuie la tête contre le mur du couloir et pleure d'épuisement et d'inquiétude. La césarienne n'est pas une mince affaire dans son pays. Le médecin le rassure de son mieux.
Dans le bloc opératoire, l'homme s'assoit près de sa femme. La césarienne est pratiquée et un beau gros bébé garçon est passé à l'équipe qui le reçoit dans le petit lit chauffant (l'i isolette) équipé d'instruments médicaux pour les bébés. Dès qu'il est posé sur les draps tièdes, l'enfant pousse son premier cri, magnifique comme tout premier cri de bébé.
Il se produit alors quelque chose de tout à ait imprévu: malgré les remontrances des infirmières qui l'exhortent à rester assis, le père se lève. Il paraît étrangement grand. Transfiguré, d'une voix magnifique, il chante les prières en arabe, sa femme répétant avec lui d'une voix forte
« Allah !... Allah ! ».
Transporté de bonheur, le père se dirige résolument vers la petite isolette où l'équipe pédiatrique s'affaire autour du bébé. Tout en priant, il souffle vigoureusement dans le visage de son enfant, affirmant ainsi sa paternité, sa religion et son immense bonheur. Sa femme, extasiée, dit «Allah !... » avec lui, pendant qu'on lui recoud le ventre.
Cette nuit-là, le médecin se dit qu'heureusement il y a les cultures qui font que les gens puissent se reconnaître entre eux. Et s'entraider.
Le nouveau bébé pakistanais pleure à présent, comme tous les autres bébés de cette nuit.
Il arrive parfois des chose étonnantes.
Comme des ponts, des arcs-en-ciel entre les cultures.
Toute personne qui vient au monde a une double citoyenneté: elle appartient à la fois à un peuple concret, identifiable par son territoire, sa langue et ses coutumes. Mais elle appartient aussi à un autre peuple, non identifiable par ces repères habituels, le peuple de Dieu.
Le peuple chrétien a ceci de particulier: il est conscient que l'histoire humaine est habitée par une présence, celle de Dieu lui-même. Un Dieu qui est venu dans notre monde, qui y vient encore et qui viendra à la fin des temps pour accomplir notre histoire. Tel est le sens de l'Avent. Nous y célébrons le Dieu qui est venu, qui vient et qui viendra. Le Dieu qui devient temps dans notre temps, chair dans notre chair. Nous prenons conscience de notre «citoyenneté particulière»: nous sommes membres d'un peuple dont la patrie est encore à faire. Membres d'un peuple qui fait sienne la «politique» de Dieu, son projet de rassembler tous les humains dans le respect et la justice.
Malgré New York et son 11 septembre, malgré l'Afghanistan, Noël est à nos portes. Nous ne sommes pas chrétiens pour répéter à qui veut l'entendre ce que tout le monde voit: «Ça va mal, ça va mal, ça va bien mal! » Nous ne sommes pas chrétiens non plus, bien sûr, pour faire croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes! Nous sommes chrétiens pour contribuer à enlever le voile sur ce qui ne se voit pas:. Nous sommes chrétiens pour faire voir les germes de justice qui pointent à travers les injustices de notre monde, et les germes de paix, et les germes d'amour, de fraternité... Nous sommes chrétiens pour aider notre monde à découvrir que son salut est à sa portée. L'Avent nous rappelle cette année que la justice est le grand rêve de Dieu pour notre humanité.
Serge Lefebvre
d'après diverses sources