Des textes proposés par le C.P.P.
Cessez de ne pas oser

Denise Bombardier
Conférence prononcée en 1992



On sait très bien que les choses qui sont à la mode, ce sont les choses qui passent et vous avez un très grand avantage sur beaucoup de gens qui ne croient plus et qui ne savent plus à quoi croire, c'est que le message évangélique est un message universel, un message qui a traversé le temps. Quand on regarde l'effondrement des idéologies, dans les dernières années,  on se rend compte qu'au fond le seul message qui a réussi à traverser le temps et à continuer d'être un message de vérité, c'est le vôtre. C'est celui auquel vous croyez. Et je m'explique mal vos murmures, vos hésitations, votre malaise. Il faut que vous cessiez de vous sentir coupable devant l'histoire du Québec dans laquelle vous avez été impliqués. S'il y a des gens au Québec, s'il y a des institutions et s'il y a des groupes sociaux qui ont fait leur auto-critique plus que tous les autres, je crois bien que c'est votre institution et  vos communautés. Il est très rare, dans le reste de la société, que les gens se remettent en question comme vous l'avez fait. Je sais bien que votre crainte, votre peur, c'est cet autoritarisme que vous avez pratiqué. Mais les institutions politiques de l'époque aussi étaient autoritaires et la classe politique ne se sent pas pourtant pas coupable de l'histoire politique du passé. Elle n'a pourtant pas été toujours flamboyante et respectable. Il faut que vous cessiez de vous sentir coupable, il faut que vous cessiez de ne pas oser.

Victimes du relativisme

Si vous croyez à ce que vous croyez, il faut que vous soyez capable de le dire. Mais d'une certaine façon, vous êtes victime de quelque chose qui est tout à fait à la mode et qui est le relativisme. Plus personne ne veut admettre qu'il faut hiérarchiser les valeurs. Plus personne ne veut admettre et ne veut dire à haute voix qu'il y a des choses plus importantes que les autres, qu'il y a des choses plus fondamentales que les autres. Vous savez ce que cela donne, cela donne ce que l'on trouve dans l'enquête formidable qu'a fait mon ami Jacques Grand'Maison, ça donne des jeunes qui ne font plus de distinction entre Dieu, Mickey Mouse et un extra-terrestre, parce que personne n'ose leur dire que Dieu n'est pas comme Mickey Mouse et un extra-terrestre.

J'ai reçu récemment une lettre d'une professeure de secondaire 3 dans une école en banlieue de Montréal. Elle me disait : "Madame je me rends compte à travers votre émission, que les valeurs vous préoccupent, que vous êtes préoccupée de la qualité de la langue,  de la qualité de la culture et de la qualité intellectuelle. Je vous envoie ces copies d'élèves pour vous dire de vous rassurer qu'il y a une élite intellectuelle qui va prendre le relais ". Elle me disait en même temps : "Ne vous étonnez pas que l'imaginaire des jeunes ne soit pas notre imaginaire, qu'ils ne rêvent plus de Cendrillon mais plutôt d'Edgar Allan Poe ". Il y avait deux textes. Le premier s'appelait "Le plaisir de tuer" écrit par deux jeunes garçons et qui est un texte qui se passait dans l'Allemagne nazie, à Berlin. Visiblement ces jeunes avaient utilisé toute la littérature nazie. C'était l'histoire d'un jeune officier qui tuait des Juifs chaque nuit et qui le faisait avec une croix. Lorsque qu'il mettait la croix gammée devant eux, la chair des Juifs fondait et il décrivait le plaisir qu'il avait de voir la chair des Juifs fondre, ce peuple infâme qui ne doit pas exister. Le deuxième texte était écrit par deux jeunes filles, ça s'appelait "La descente aux enfers" et c'était l'histoire d'un peintre qui vivait avec sa femme dans une maison où il y avait des ombres, des forces, bref tout ce qui compose l'univers de la science-fîction dans laquelle baignent les jeunes maintenant. Les ombres devenaient des monstres. La femme était tellement angoissée qu'elle a dit à son mari qu'elle ne pouvait plus supporter cela et, à la fin, elle lui demandait de la tuer. Et il prend son couteau - avec tous les détails, c'était bien décrit - et perce le coeur de sa femme. Cet homme est alors devenu un très grand peintre parce qu'il avait acquis par son geste une sensibilité qui lui permettait de faire des tableaux formidables.

"On n'a pas de certitude dans le public "

J'ai cru d'abord à de la provocation. J'ai vérifié qu'il y avait bien une professeure qui enseignait dans cette école. J'ai téléphoné à cette professeure. Elle m'a dit:

(Conversation)

- P. : "Vous avez lu mes textes ? "
- D.B. :    "Oui. Mais pourquoi m'avez-vous envoyé cela? "
- P. :        "Pour vous montrer. Vous avez vu il n'y a pas de fautes de français. "
- DB. :    "Non c'est vrai il n'y a pas de fautes de français, mais enfin. il y a un
                 texte nazi là".
- P. :        "Oui, mais il ne faut pas tenir compte du contenu".

Alors j'ai continué la conversation avec elle. EIle était visiblement de plus en plus déçue de ma réaction, et un moment je lui dit :

- DB. :    "Vous savez que la littérature haineuse au Canada c'est un acte
                 criminel. "
- P. :       "Là, si vous commencez là-dessus, vraiment si c'est comme ça que vous
                voyez ça, je n'aurais jamais dû vous les envoyer".
- DB. :    "Mais madame, le rôle d'un pédagogue quand il a des enfants, des
                 adolescents qui sont dans la période où ils doivent se former, le rôle du                       pédagogue, si les enfants ont un imaginaire comme celui là et                                      s'alimentent à des textes comme ça, c'est de les faire venir et leur dire :                       mais est-ce que tu sais ce que tu as écrit ? Est-ce que tu sais ce qu'est le                      nazisme ? Est-ce que tu sais quelle est l'histoire de l'holocauste ? "

Visiblement ils savaient ce que c'était l'holocauste, mais semble-t-il qu'ils n'en faisaient pas l'évaluation que l'on doit en faire. Elle m'a dit:

P. :        "Ah ! vous je vois que vous avez l'esprit du privé. Nous, vous savez, on n'a
             pas de certitude dans le public."

C'est ça le relativisme, ça mène à ça le relativisme : de ne plus vouloir affirmer qu'il y a des valeurs qui sont les valeurs du respect des personnes, les valeurs qui reposent sur la dignité des personnes. Et au fond, les valeurs de l'humanisme, ce sont les valeurs judéo-chrétiennes. Pourquoi auriez-vous honte d'affirmer ces valeurs ?

Le grand désarroi occidental - qui n'est pas caractéristique du Québec - prend au Québec une coloration particulière. D'abord parce que nous sommes une société plus frileuse, une société sur la défensive et parce que la déchristianisation s'est faite de façon si rapide qu'elle a heurté toutes les sensibilités, la vôtre en particulier. Et je crois qu'à certains moments vos murmures expriment aussi une difficulté sinon une souffrance. Mais c'est pas possible de continuer à agir ainsi. Il faut pour les gens qu'il y ait des croyances dans une société, des croyances qui respectent les autres. Ce ne sont pas des croyances qui mènent à la répression et il faut que vous ayez la conviction, pour ne pas dire le courage, de les affirmer haut et fort.

Vous savez, les positions de l'Église sur les questions de moeurs sont évidemment des positions extrêmement difficiles à défendre. D'ailleurs, c'est pour ça que vous vous défendez si mal devant les médias. Il y a des attitudes, on le sait, qui ne sont pas défendables. Je me souviens d'avoir interviewé un des évêques du Québec - que je ne nommerai pas, s'il est ici il va se reconnaître - sur les questions de l'avortement en lui disant : "Mais Monseigneur que fait-on d'une jeune fille de quatorze ans qui s'est fait violer? ". Et il m'a répondu. sans aucune hésitation : "On trouve un bon foyer d'accueil pour l'enfant. " Sans aucune hésitation. Et ce qu'il fallait, ce n'était pas de dire qu'il était pour l'avortement, c'était qu'il laisse cette hésitation où l'on sentait qu'il avait quand même un geste de compassion et qu'il était humain. Parce qu'au fond, dans une société où on sait, par exemple, que la majorité des gens est en faveur de l'avortement, il faut qu'il y ait des gens qui soient contre. Et moi je crois que je serais contre si je n'étais pas sûre qu'il y a des gens dans cette société qui vont s'y opposer parce qu'on joue avec des questions de vie ou de mort et il faut absolument qu'il y ait un balancier. Mais si vous cherchez à tout prix à être à la mode, il est évident qu'à ce moment-là, quand vous arrivez devant les caméras de télévision, vous ne pouvez que bafouiller.

Défendre ses positions avec plus d'humanité

Il y a des positions qui ne se justifient plus dans nos sociétés occidentales. La position de l'Église sur les femmes ne se justifie plus. Mais il faut quand même être capable de venir expliquer parfois que des positions se justifient difficilement mais que, quand on a la foi et qu'on veut adhérer à une institution il faut faire un minimum de concessions. Ca ne veut pas dire qu'il faut le justifier. Qui est capable vraiment, de façon très officielle et très assurée, de venir dire que la pilule est inacceptable. C'est évident, mais vous devez vivre avec vos contradictions et certains d'entre vous, qui ne sont pas dans la hiérarchie, doivent venir expliquer que, sur le plan de leur conscience, ça leur fait problème. Ce que l'on voudrait au fond, c'est que vous défendiez vos positions avec plus d'humanité. Mais que vous les défendiez.

Vous avez peur d'être moralisateur. Mais vous savez, il y a une distinction entre avoir une position morale et être moralisateur. C'est une position difficile, mais certains d'entre vous sont certainement capables de le faire devant les caméras de télévision. Vous ne pouvez plus continuer d'accepter de vous faire traiter comme une secte. J'ai vu récemment un reportage à la télévision où mon ami Benoît Lacroix était présenté "back to back", comme on dit dans notre jargon, avec une espèce d'écervelée américaine qui probablement faisait un fric fou en dirigeant une nouvelle secte. Et son discours était l'égal du discours d'un homme qui appartient à une tradition, laquelle tradition on le sait a été extrêmement difficile à maintenir. Il appartient à une institution qui a une tradition, qui a une doctrine, qui a des dogmes, qui a une histoire et que l'on mettait sur le même pied qu'une secte inventée il y a dix ans par une femme qui a compris qu'il y avait de l'argent à faire là.

Vous savez un des reportages qui m'a le plus impressionné c'est un reportage que j'ai fait pour un magazine français qui s'appelle "Le Point" sur le télévangélisrne aux États-Unis. J'ai passé un mois et demi chez les télévangélistes les plus connus, Baker et compagnie. J'ai été ahurie et je suis revenue en me disant, - et je me souviens très bien parce que j'étais seule dans les chambres d'hôtel changeant de ville tout le temps et entourée par des gens qui avaient l'air d'être tout à fait normaux, mais qui avaient un grain quelque part , en rencontrant des télévangélistes qui étaient des fourbes, des exploiteurs - et je me disais "Vive l'Église catholique avec tous ses défauts, vive les Églises officielles, les Églises traditionnelles, les Églises qui ont de l'histoire". Parce qu'il y a dans l'élan, dans le mouvement de l'être vers un Dieu, quelque chose qui, s'il n'est pas bien harnaché à l'intérieur d'une institution, peut effectivement basculer. Cela a été ma conclusion personnelle quand je suis revenue. Il est évident que les compagnies de câble présentent des télévangélistes. Ces derniers vous battront toujours dans les médias, parce que toutes les armes sont bonnes et tous les discours démagogiques sont bons pour eux,. Mais ce sont des discours que vous ne devez pas tenir si vous ne voulez pas défigurer le message évangélique. Vous êtes battu d'avance face aux télévangélistes. Vous ne pouvez pas vous comporter comme eux et vous n'avez pas le droit de vous comporter comme eux. Alors il faut que vous changiez votre façon d'organiser votre présence à nos antennes.

Une inculture religieuse criante

On m'a dit qu'hier, une de mes consoeurs est venue tenir un discours très dur sur la perception qu'ont les médias de vous. Je pense que c'est là un jugement terrible sur le passé. En effet, comment se fait-il que vous ayez réussi à rendre les gens si incultes sur le plan religieux, parce que il est évident pour moi quel y a beaucoup d'inculture dans le monde journalistique face aux Églises et à l'Église catholique en particulier ? Comment se fait-il que la culture religieuse ne se soit pas transmise de façon plus efficace ? Peut-être cela dépend-il des individus, mais il y a aussi un problème de société. Je n'ai pas écrit un livre pour rien d'ailleurs. Ce livre n'est pas, pour ceux qui ont lu "L'enfance à l'eau bénite", un règlement de comptes avec l'Église catholique. C'est un livre sur le Père, de toutes les façons, sur mon père, et ce n'est pas un règlement de comptes. Les religieuses qui m'ont enseigné avaient les limites de la société de l'époque. Si elles étaient à peine plus instruites que moi, elles m'ont donné au moins le goût d'apprendre et de les dépasser et je voudrais ne pas être la seule à le dire. Mais si vous ne voulez pas vous défendre, si vous ne voulez pas défendre le passé, il faudra bien un jour le faire, parce que le passé tel qu'il est en train d'être présenté dans les médias est un passé qui ne correspond pas à la réalité.

J'ai fait venir il y a quinze jours à "L'Envers de la médaille" un orphelin qui a passé sa vie au Mont-Providence et dans les institutions religieuses et qui est venu dire qu'il n'avait pas eu une maman mais qu'il en avait eu trois ou quatre. C'était des religieuses. Il a senti la tendresse et l'affection de ces mères pour lui et il s'en est sorti puisqu'il est maintenant président de l'Union des écrivains du Québec. Évidemment il y a des choses injustifiables. Malheur à celui par qui le scandale arrive, et quand les gens d'église scandalisent, il est évident que le scandale a une coloration particulière. Il est évident qu'il y a des erreurs, des crimes qui ont été commis à l'endroit des enfants et qui doivent être reconnus. Je sais que c'est extrêmement difficile pour l'Église officielle, mais c'est pas fini, ça commence au Québec. Il va falloir que vous trouviez une façon de dénoncer les scandales tout en restant dignes et en ne laissant pas entendre que vous avez tous quelque chose à vous reprocher. Moi je n'ai jamais été abusée par les religieuses, je n'ai jamais vu ce dont on me parle, je sais pourtant que ça existe et en particulier pour les garçons. J'ai eu des confidences d'hommes à travers ma vie et je sais que c'est vrai. Il va falloir assumer ça, dire que ça existe et dire notre douleur devant ce phénomène-là. C'est extrêmement difficile mais il faut que vous le fassiez au nom du message évangélique auquel vous croyez. Vous n'avez pas le choix et le silence sera pire que tout.

Dire en ayant une bonne façon de le dire


Il y a un autre problème avec la télévision, c'est qu'il faut savoir comment parler à la télévision. quand on dit de quelqu'un, à la télévision, qu'il a beaucoup de crédibilité, je me méfie et je trouve que ce n'est pas le plus beau des compliments qu'on doive lui faire. Parce que la crédibilité, ça veut dire que je réussis à faire croire à ce que je dis mais la crédibilité ne suppose pas la vérité. Il y a des gens qui sont extrêmement crédibles à la télévision dont on sait par ailleurs qu'ils nous raconte n'importe quoi. La crédibilité repose aussi beaucoup sur le pouvoir de conviction. Farce que vous êtes hésitants dans vos convictions et dans la façon de les exprimer, on sent un malaise, et à ce moment-là effectivement il vaut mieux ne pas venir à la télévision que de laisser les gens sur l'impression que vous cachez quelque chose. Vous croyez à la hiérarchie des valeurs, vous croyez qu'il y a des valeurs supérieures aux autres - tous les gens civilisés d'ailleurs croient quel y a des valeurs supérieures aux autres -, que les valeurs de dignité, de respect des personnes sont des valeurs qui sont supérieures. Vous avez le devoir de les défendre, lorsque vous avez le sentiment que ces valeurs sont bafouées à travers les médias. Dieu sait qu'elles le sont, et je dirais qu'elles le sont encore davantage dans une société où à la télévision tout est dit. Il ne faut pas cacher la vérité, il n'est pas vrai qu'on peut tout dire. Et toutes ces émissions où l'ont dit tout, où les gens livrent tout de leur intimité, sont des émissions qui sont des émissions qui organisent l'indignation. Ce qu'elles provoquent chez le téléspectateur c'est le voyeurisme et évidemment ceux qui les regardent sont aussi responsable de cela. C'est pas seulement la responsabilité des diffuseurs, mais également celles des spectateurs.

On vous entend très peu, on vous lit très peu, lorsqu'il s'agit de prendre des positions morales. Je ne parle pas de l'Eglise-institution. Il est vrai aussi que même moi je suis un peu ambivalente quand je vois les évêques prendre position sur des questions économiques d'autant plus, à mon avis, qu'il y a souvent de l'angélisme dans la façon de percevoir les problèmes, que c'est trop dichotomique. Il n'est pas évident que les pauvres sont les bons et que les riches sont les méchants. Cette vision des choses est une vision, qui, sur le plan intellectuel, ne me satisfait pas. C'est vrai aussi qu'il y a beaucoup de gens qui sont comme moi.

Retrouver le sens de l'indignation

Mais il y a beaucoup d'autres terrains. Parce que la télévision, ce n'est pas dans les émissions politiques, économiques, qu'elle attire le plus grand public. Les cotes d'écoute des émissions sont parfois inversement proportionnelles à leur contenu. Mais je voudrais que vous participiez au débat. J'aurais voulu que, dans l'histoire de Nancy B.,  il y ait des lettres dans le Devoir, - puisque Le Devoir est un lieu, entre autres - J'aurais voulu qu'il y ait des lettres de gens qui disent "Moi, comme chrétien, je pense que...". Je voudrais qu'il y ait des gens, des chrétiens qui disent: "tel téléroman qui nous donne une vision indigne, dégradante des rapports humains, moi, comme chrétien, ça me blesse".  Pas du tout. Je ne le vois pas. Au fond, je voudrais qu'il y ait des questions. Au fond, ce que je voudrais, c'est que vous retrouviez le sens de l'indignation. C'est parce que des gens ont été indignés que le progrès social et humain a été possible à travers toute l'histoire humaine. Et c'est d'abord ce rôle que vous devez avoir. De grâce, cessez de vous sentir coupable. La mauvaise conscience est la pire des inspiratrices lorsqu'il s'agit de l'avenir. Je vous remercie.


Textes ... C.P.P.